Pourquoi Google a-t-il abandonné les lunettes connectées Google Glass en 2015 ?
Vendues 1 500 dollars à des « explorateurs » triés sur le volet à partir de 2013, les lunettes connectées Google Glass devaient inaugurer une nouvelle informatique portée sur le visage. Moquées et accusées d’espionner les tiers, elles sont retirées du marché grand public dès janvier 2015.
Le contexte
Présenté en 2012 par le cofondateur de Google Sergey Brin lors d’une démonstration spectaculaire — des parachutistes équipés de l’appareil retransmettant en direct leur saut au-dessus d’une conférence de développeurs — Google Glass est une monture de lunettes intégrant un petit écran transparent placé au-dessus de l’œil droit, une caméra, un micro et une connexion sans fil, permettant de prendre des photos, filmer, afficher des notifications ou obtenir des indications de navigation sans sortir de téléphone. À partir d’avril 2013, l’appareil est vendu 1 500 dollars dans le cadre d’un programme « Explorer », réservé à un nombre restreint d’utilisateurs triés sur le volet et invités à tester le produit en avant-première — d’abord environ 2 000 développeurs ayant réservé leur place lors de la conférence Google I/O de 2012, puis un nombre croissant de participants au fil de 2013 via un programme de parrainage permettant à chaque « explorateur » d’inviter trois proches à acheter l’appareil à leur tour.
La décision
Google mise sur ces premiers utilisateurs enthousiastes pour faire connaître le produit et démontrer son utilité au quotidien, avant une commercialisation plus large prévue par la suite. L’appareil, porté en public dans des lieux du quotidien — restaurants, transports, salles de cinéma — attire cependant rapidement l’attention par sa caméra visible, qui laisse planer un doute permanent sur le fait de savoir si son porteur est en train de filmer ou photographier son entourage sans consentement.
La chute
Le terme péjoratif « Glasshole » apparaît rapidement dans la presse et les réseaux sociaux américains pour désigner les porteurs de l’appareil, jugés intrusifs. Dès mars 2013, avant même la commercialisation effective de l’appareil, un bar de Seattle, le 5 Point Cafe, annonce sur les réseaux sociaux en interdire préventivement le port dans son établissement, une annonce reprise par de nombreux médias américains et généralement considérée comme un coup de communication autant qu’une véritable mesure de sécurité. Plusieurs bars et restaurants, notamment à San Francisco, interdisent explicitement l’appareil à l’entrée de leur établissement, tandis que l’association professionnelle du cinéma américain, la Motion Picture Association of America, met en garde les salles de cinéma contre un usage de l’appareil pour du piratage de films. Au-delà de ces polémiques, le prix élevé de l’appareil, son autonomie limitée et l’absence d’usage quotidien clairement identifié freinent également son adoption. Le 15 janvier 2015, Google annonce l’arrêt de la commercialisation de la version grand public de Glass, mettant fin au programme Explorer un peu moins de deux ans après son lancement, pour un nombre total d’exemplaires vendus resté de l’ordre de quelques milliers seulement.
Les conséquences
La presse spécialisée estime la perte totale de Google sur le projet grand public à environ 895 millions de dollars, un montant qui inclut les coûts de développement, de fabrication et de commercialisation de l’appareil sur l’ensemble de la période concernée. L’échec reste, encore aujourd’hui, l’exemple le plus cité de la difficulté à faire adopter un objet connecté porté en public lorsque son utilité perçue ne compense pas le malaise social et les inquiétudes de surveillance qu’il suscite chez les tiers non utilisateurs.
Et depuis ?
Dès 2017, Google relance discrètement et sans grande publicité le projet sous une forme entièrement repensée, la Glass Enterprise Edition, destinée non plus au grand public mais à des usages professionnels précis — techniciens de maintenance, ouvriers d’usine, personnel médical — où l’appareil, utilisé dans un environnement contrôlé et sans les mêmes enjeux de vie privée vis-à-vis d’inconnus, trouve une clientèle plus restreinte mais durable. Cette version professionnelle reste commercialisée plusieurs années après l’abandon du modèle grand public, illustrant un repositionnement réussi d’une technologie dont le public visé initialement, celui des consommateurs ordinaires, s’était finalement révélé être le mauvais.
Sources
- From ‘Glassholes’ to Privacy Issues: The Troubled Run of the First Edition of Google Glass — ABC News
- Google Glass Failure: Why did it fail and why was it discontinued? — InspireIP
- Google Glass: From Futuristic Hype to Privacy Nightmare to Enterprise Hero — TS2 Tech
- Google Says All 2,000 Glass Explorers Have Been Invited To Pick Up Their Device — TechCrunch
- Seattle Bar That Banned Google Glasses Admits It Was a PR Stunt — Forbes
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