Pourquoi la USFL, la ligue rivale de la NFL, s’est-elle effondrée après avoir gagné son procès contre elle en 1986 ?
Lancée en 1983 avec des matchs au printemps pour éviter d’affronter la NFL, la United States Football League change de stratégie sous l’impulsion de son actionnaire le plus bruyant, Donald Trump, et bascule vers un calendrier d’automne concurrent. Son procès antitrust contre la NFL, gagné pour la forme en 1986, ne lui rapporte qu’un dollar de dommages et signe sa perte.
Le contexte
L’idée d’une ligue de football américain jouant au printemps germe dès 1965 dans l’esprit de l’homme d’affaires de La Nouvelle-Orléans David Dixon, qui y voit un moyen d’occuper un calendrier sportif que la NFL et le football universitaire laissent alors vacant une bonne partie de l’année. Mise de côté pendant près de deux décennies, l’idée revient sur le devant de la scène en 1980, lorsque Dixon, convaincu par une étude de marché commandée à une agence spécialisée, élabore un plan détaillé reposant sur trois piliers : jouer dans des stades de calibre NFL situés dans de grands marchés télévisés, décrocher un contrat de diffusion national, et surtout contenir strictement les dépenses des franchises pour éviter toute fuite en avant financière.
La United States Football League (USFL), fondée sur ce plan en 1982, débute sa première saison en 1983 avec une affluence moyenne d’environ 25 000 spectateurs par match — un démarrage honorable pour une ligue naissante, porté par des investisseurs fortunés prêts à payer cher pour posséder une franchise, parfois au prix d’un relâchement progressif de la discipline budgétaire pourtant au cœur du plan initial de Dixon.
La USFL parvient même à signer des contrats de diffusion télévisée significatifs, environ 13 millions de dollars en 1983 puis 16 millions en 1984, et recrute plusieurs stars universitaires très convoitées, comme le futur Hall of Famer Jim Kelly ou le coureur Herschel Walker, que la NFL n’a pas encore eu l’occasion de drafter — la USFL innovant en signant des joueurs universitaires dès la fin de leur éligibilité collégiale, sans attendre la draft NFL suivante, ce qui lui permet de devancer sa grande rivale sur plusieurs recrues très courtisées. Parmi les propriétaires de franchise qui rejoignent la ligue en 1983 figure un promoteur immobilier new-yorkais encore peu connu du grand public sportif : Donald Trump, qui rachète en 1983 les New Jersey Generals, une franchise déjà installée dans l’un des plus grands marchés télévisés du pays et donc particulièrement stratégique aux yeux d’un homme d’affaires soucieux de visibilité médiatique nationale et internationale.
La décision
Convaincu que la USFL ne pourra jamais rivaliser durablement avec la NFL tant qu’elle jouera à une période de l’année perçue comme secondaire, Trump milite activement, aux côtés du propriétaire des Chicago Blitz Eddie Einhorn, pour un changement radical de stratégie : basculer le calendrier de la ligue du printemps vers l’automne, dès 1986, pour affronter frontalement la NFL sur son propre terrain et sur les mêmes audiences télévisées.
Le raisonnement de Trump, qu’il défend ouvertement, est le suivant : une confrontation directe forcerait soit la NFL à négocier un rachat ou une fusion partielle avec certaines franchises de la USFL, soit un réseau de télévision à proposer un contrat de diffusion d’automne comparable à celui de la ligue rivale. Le 22 août 1984, les propriétaires de la USFL votent en faveur de ce changement de calendrier — une décision qui divise profondément la ligue, certains propriétaires jugeant le pari beaucoup trop risqué face à une institution aussi solidement installée que la NFL.
La chute
Le nouveau calendrier d’automne, censé démarrer en 1986, ne verra en réalité jamais le jour : ABC, qui avait pourtant proposé à la USFL un contrat de diffusion de 175 millions de dollars sur quatre ans pour des matchs de printemps, retire son offre dès lors que la ligue confirme son intention de jouer à l’automne, en concurrence frontale avec les contrats de diffusion, autrement plus lucratifs, de la NFL. Sans diffuseur télévisé d’envergure pour la saison d’automne annoncée, la USFL se retrouve prise à son propre piège stratégique.
C’est dans ce contexte que la ligue engage, en 1986, un procès antitrust retentissant contre la NFL, lui réclamant 1,32 milliard de dollars de dommages — une somme qui, selon les règles du droit antitrust américain, aurait automatiquement été triplée en cas de victoire totale, avoisinant alors les 4 milliards de dollars. Le pari judiciaire de Trump est clair : forcer la NFL à un règlement financier majeur, voire à l’absorption de certaines équipes de la USFL en son sein.
Lors du procès, Trump nie devant le tribunal qu’une fusion avec la NFL ait été son objectif principal en poussant au passage au calendrier d’automne — une version que la défense de la NFL contredit directement en produisant plusieurs documents signés ou rédigés de la main de Trump évoquant explicitement une « stratégie de fusion ». Le commissaire de la NFL, Pete Rozelle, vient également contredire à la barre certaines déclarations de Trump, allant jusqu’à lui répondre publiquement : « Tant que moi ou mes héritiers seront impliqués dans la NFL, vous ne serez jamais propriétaire d’une franchise. » L’une des jurés, Patricia Sibilia, résumera après coup son impression sur le témoignage de Trump : elle ne l’a « trouvé crédible en rien », le jugeant « arrogant et antipathique ».
Les conséquences
Le jury, statuant le 29 juillet 1986, reconnaît effectivement la NFL coupable de position de monopole illégale sur le marché du football américain professionnel — mais n’accorde à la USFL qu’un seul dollar symbolique de dommages et intérêts, automatiquement porté à 3 dollars une fois triplé par la règle antitrust. Le jury estime en effet que les difficultés de la ligue relevaient avant tout de sa propre mauvaise gestion, et non d’un véritable comportement anticoncurrentiel de la NFL.
Cette victoire judiciaire, purement symbolique et financièrement dérisoire, s’avère fatale : privée de tout diffuseur télévisé pour la saison d’automne qu’elle avait pourtant votée deux ans plus tôt, la USFL ne peut plus faire face à ses engagements financiers. Quatre jours seulement après le verdict, le 4 août 1986, les propriétaires de la ligue votent la suspension de leurs activités pour la saison 1986, dans l’espoir, jamais concrétisé, d’un retour ultérieur. Après avoir perdu son appel en 1988, la ligue est définitivement dissoute.
Et depuis ?
L’épisode reste aujourd’hui considéré, dans le monde du sport professionnel américain, comme l’un des exemples les plus nets d’une stratégie de confrontation directe qui se retourne intégralement contre son instigateur : en cherchant à forcer la main de la NFL par une combinaison de calendrier de rupture et de procès antitrust, la USFL a précipité sa propre disparition plutôt que d’obtenir la fusion partielle qu’elle espérait. Elle rejoint ainsi une liste d’autres paris sportifs qui tournent mal, de la disparition des New York Cosmos à l’effondrement en 48 heures de la Super League européenne de football, en passant par une décision aux conséquences bien plus longues encore, la vente de Babe Ruth aux Yankees en 1919.
Une nouvelle USFL, sans lien juridique avec la ligue originale dissoute en 1990, est relancée en 2022 par un entrepreneur du sport, Brian Woods, en partenariat avec le diffuseur Fox Sports, sur un format de saison printanière — reprenant, non sans ironie, exactement le positionnement calendaire que la ligue historique avait abandonné en 1984 pour aller défier frontalement la NFL. D’anciens propriétaires de franchises de la USFL originale contesteront un temps en justice l’usage du nom et des marques associées, sans empêcher le lancement de cette nouvelle version.
Plusieurs joueurs révélés par la USFL originale, dont Jim Kelly, Steve Young et Reggie White, poursuivront ensuite une carrière majeure en NFL, preuve que le vivier sportif que la ligue avait su attirer restait, lui, bien réel — même si aucun de ces joueurs ne sera associé de près ou de loin à la version relancée en 2022, qui repart entièrement de zéro sur le plan sportif comme économique.
Sources
- United States Football League — Wikipedia
- How the NFL Took on Donald Trump and Won 30 Years Ago — TIME
- Donald Trump Fought the NFL Once Before and Got Crushed — Sports Illustrated
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