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Comment un sédatif jamais testé sur les femmes enceintes a-t-il causé plus de 10 000 malformations à la naissance ?

Commercialisée dès 1957 par le laboratoire allemand Grünenthal comme sédatif contre les nausées de grossesse, la thalidomide n’a jamais été testée sur des femmes enceintes. Elle provoque plus de 10 000 malformations congénitales sévères à travers 46 pays avant d’être retirée du marché, échappant aux États-Unis grâce à la seule ténacité d’une pharmacologue de l’agence sanitaire.

Pièce n°434Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 5/5 — Flop légendaireNotre méthode éditoriale

Le contexte

Développée initialement en 1953 par le laboratoire pharmaceutique suisse Ciba, la molécule de thalidomide est rachetée dès 1954 par le laboratoire ouest-allemand Chemie Grünenthal, qui la commercialise à partir de 1957 sous le nom de marque Contergan comme sédatif destiné à traiter l’anxiété, l’insomnie et, en particulier, les nausées matinales des femmes enceintes. Le médicament est mis sur le marché sans jamais avoir été testé spécifiquement sur des femmes enceintes, une lacune qui ne suscite alors aucune réserve particulière de la part des autorités sanitaires allemandes de l’époque, la molécule étant présentée comme exceptionnellement sûre y compris à forte dose.

La décision

Le laboratoire pousse une commercialisation extrêmement large du médicament, vendu sans ordonnance dans plus de vingt pays dès la fin des années 1950, tandis qu’aux États-Unis, la société Richardson-Merrell, chargée d’obtenir son autorisation de mise sur le marché, exerce une pression insistante sur la pharmacologue Frances Oldham Kelsey, tout juste recrutée par l’agence sanitaire fédérale américaine, pour accélérer l’approbation du dossier. Kelsey résiste pourtant à cette pression en exigeant des études complémentaires avant toute autorisation, une décision qui empêche finalement toute commercialisation légale du médicament aux États-Unis, même si plus de 2,5 millions de comprimés y sont malgré tout distribués dans le cadre d’essais cliniques informels touchant environ 20 000 patients.

La chute

En novembre 1961, le pédiatre allemand Widukind Lenz établit formellement le lien entre la prise de thalidomide durant la grossesse et une série de malformations congénitales sévères observées chez les nouveau-nés, notamment la phocomélie, un raccourcissement caractéristique des membres évoquant des nageoires, ainsi que diverses malformations oculaires, cardiaques et urinaires. Le médicament finit par être retiré du marché ouest-allemand et européen avant la fin de l’année 1961, mais son utilisation se poursuit jusqu’en 1962 dans certains pays comme le Canada. Le bilan final s’établit à plus de 10 000 enfants nés avec des malformations sévères à travers 46 pays différents, certaines estimations évoquant jusqu’à 20 000 cas au total, environ 40 % des enfants touchés ne survivant pas au-delà des tout premiers instants suivant leur naissance.

Les conséquences

En 1970, Grünenthal accepte de verser 100 millions de marks allemands à une fondation d’indemnisation des victimes, complétés par 320 millions supplémentaires versés par le gouvernement ouest-allemand, tandis que des règlements comparables interviennent ultérieurement au Royaume-Uni, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Il faut néanmoins attendre 2012, soit plus de cinquante ans après les faits, pour que le laboratoire présente ses premières excuses officielles aux victimes, un geste jugé largement tardif et insuffisant par la plupart des associations concernées. Aux États-Unis, Frances Oldham Kelsey reçoit en 1962 le President’s Award for Distinguished Federal Civilian Service des mains du président John F. Kennedy en personne, en reconnaissance de sa ténacité, l’affaire contribuant directement à l’adoption la même année des amendements Kefauver-Harris, qui renforcent considérablement les exigences d’essais cliniques préalables à toute nouvelle autorisation de mise sur le marché d’un médicament aux États-Unis.

Et depuis ?

La molécule connaît paradoxalement une seconde vie médicale légitime des décennies plus tard : dès 1964, le médecin israélien Jacob Sheskin découvre son efficacité contre une complication cutanée douloureuse de la lèpre, menant à une nouvelle autorisation de la FDA en 1998, strictement encadrée par un programme de surveillance baptisé STEPS imposant notamment des tests de grossesse réguliers à toute patiente traitée. Une seconde autorisation suit en 2006 pour le traitement du myélome multiple, un cancer de la moelle osseuse, faisant de la thalidomide l’un des rares médicaments de l’histoire à être aujourd’hui utilisé légalement sous contrôle strict après avoir provoqué l’une des plus graves catastrophes sanitaires jamais causées par un médicament autorisé à la vente.

Les airbags Takata et le Dieselgate de Volkswagen montreront, des décennies plus tard, que la mise sur le marché d’un produit non suffisamment testé ou sciemment truqué reste un risque industriel loin d’avoir disparu.

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Sources

  1. Thalidomide scandal — Wikipedia
  2. Thalidomide — Wikipedia
  3. Frances Oldham Kelsey — Wikipedia
  4. Food and Drug Administration — Wikipedia