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Comment un article délibérément absurde a-t-il été publié sans relecture par une revue universitaire ?

En 1996, le physicien Alan Sokal soumet à la revue Social Text un article volontairement absurde affirmant que la gravité quantique est une construction sociale. Publié sans relecture scientifique, l’article est révélé comme un canular trois semaines plus tard par son propre auteur.

Pièce n°249Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 3/5 — Gros flopNotre méthode éditoriale

Le contexte

Au milieu des années 1990, le physicien Alan Sokal, professeur à l’université de New York, s’inquiète de ce qu’il perçoit comme une dérive intellectuelle croissante au sein de certains courants universitaires postmodernes, tentés d’affirmer que la réalité scientifique elle-même ne serait qu’une construction sociale et linguistique parmi d’autres, sans valeur objective supérieure à n’importe quel autre discours. Sokal, qui se revendique lui-même politiquement de gauche, se dit directement inspiré par l’ouvrage « Higher Superstition », publié en 1994, qui affirme que certaines revues universitaires de sciences humaines publieraient sans discernement tout article suffisamment aligné sur les préoccupations idéologiques progressistes de leurs comités de rédaction.

La décision

Pour tester concrètement cette hypothèse, Sokal rédige délibérément un article absurde intitulé « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravité quantique », mêlant un jargon pseudo-scientifique impressionnant à des affirmations sans aucun fondement réel, notamment l’idée, énoncée dès le deuxième paragraphe sans la moindre tentative de preuve ni d’argumentation sérieuse, que « la réalité physique… est au fond une construction sociale et linguistique », plutôt qu’une réalité objective indépendante de tout discours humain à son sujet. Il soumet ce texte à la revue culturelle américaine Social Text, qui le publie dans son numéro Printemps-Été 1996 consacré précisément aux « guerres de la science », sans jamais le faire relire ni valider par le moindre physicien compétent, la revue ne pratiquant alors aucune procédure de relecture par les pairs propre aux revues scientifiques traditionnelles.

La chute

Trois semaines à peine après cette publication, Sokal révèle lui-même la supercherie dans le magazine Lingua Franca, déclarant sans détour qu’une revue universitaire nord-américaine de premier plan publierait n’importe quel article truffé de non-sens dès lors qu’il sonnerait bien et flatterait suffisamment les préconceptions idéologiques de ses rédacteurs. Les éditeurs de Social Text, pris de court, défendent alors leur choix de publication en affirmant avoir cru de bonne foi à la tentative sincère d’un scientifique professionnel de valider philosophiquement les thèses postmodernes, tout en dénonçant fermement l’attitude jugée déloyale et malhonnête de Sokal envers leur revue.

Les conséquences

Sokal précise lui-même ne pas chercher à défendre la science contre les sciences humaines dans leur ensemble, mais bien à défendre la gauche politique, dont il se revendique membre, contre ce qu’il qualifie de dérive intellectuelle paresseuse d’une partie de ses propres rangs universitaires, estimant qu’une sociologie mal argumentée s’avère tout aussi inutile, voire contre-productive, qu’une science mal menée. L’année suivante, en 1997, Sokal publie avec le physicien belge Jean Bricmont l’ouvrage « Impostures intellectuelles », traduit en anglais sous le titre « Fashionable Nonsense », analysant en détail l’usage erroné de concepts scientifiques par plusieurs intellectuels français réputés du courant postmoderne, notamment Jacques Derrida, dont certains écrits font l’objet d’un examen critique particulièrement appuyé quant à leur emploi approximatif de notions issues directement de la physique ou des mathématiques.

Et depuis ?

L’affaire Sokal reste depuis un cas d’école régulièrement cité dans les débats sur la rigueur académique et les limites du système de relecture par les pairs, alimentant plus largement ce que l’on appelle depuis les « guerres de la science », un affrontement intellectuel prolongé entre défenseurs d’un réalisme scientifique classique et universitaires postmodernes questionnant la prétention de la science à l’objectivité absolue. L’épisode continue d’être invoqué aujourd’hui, plusieurs décennies après les faits, chaque fois qu’un nouveau canular scientifique ou une nouvelle publication manifestement absurde parvient à franchir les mailles d’un processus de relecture académique jugé insuffisamment rigoureux par ses détracteurs, dans quelque discipline universitaire que ce soit, scientifique ou relevant des sciences humaines.

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Sources

  1. Sokal affair — Wikipedia
  2. Alan Sokal — Wikipedia
  3. Fashionable Nonsense — Wikipedia
  4. Peer review — Wikipedia
  5. Science wars — Wikipedia