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Comment un journal a-t-il fait croire à l’Amérique que la Lune abritait des hommes-chauves-souris ?

En août 1835, le New York Sun publie six articles attribuant à l’astronome John Herschel la découverte de licornes, de bisons et d’hommes ailés vivant sur la Lune, via un télescope révolutionnaire fictif. Le canular n’est révélé que trois semaines plus tard, sans jamais être formellement rétracté par le journal.

Pièce n°328Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 2/5 — Beau flopNotre méthode éditoriale

Le contexte

En 1835, le quotidien new-yorkais The Sun, fondé deux ans plus tôt par Benjamin Day, s’impose comme l’un des pionniers de la « presse à un cent », un modèle économique reposant sur un prix de vente très bas et un contenu volontairement sensationnaliste destiné à conquérir un lectorat urbain populaire bien plus large que celui des journaux traditionnels, nettement plus onéreux et réservés à une élite lettrée. Dans ce contexte de concurrence acharnée entre journaux à bas coût, le journaliste du Sun Richard Adams Locke prépare une série d’articles destinée à marquer durablement les esprits.

La décision

À partir du 25 août 1835, The Sun publie en six épisodes successifs le récit d’extraordinaires découvertes astronomiques attribuées au véritable astronome britannique Sir John Herschel, alors en mission d’observation au cap de Bonne-Espérance, en Afrique du Sud, mais entièrement inventées sans son consentement ni même sa connaissance. Les articles décrivent un télescope d’un genre entièrement nouveau, doté d’une lentille de sept tonnes mesurant plus de sept mètres de diamètre, permettant prétendument d’observer sur la surface lunaire des forêts, des plages, des bisons, des chèvres à une seule corne, des castors bipèdes dépourvus de queue et surtout des créatures ailées mi-humaines mi-chauves-souris, baptisées Vespertilio-homo, bâtissant même des temples sur leur satellite naturel.

La chute

Le canular circule sans être sérieusement remis en question par le grand public pendant plusieurs semaines, contribuant à une intense fascination populaire pour ces prétendues découvertes lunaires. John Herschel lui-même, initialement amusé en apprenant l’existence de cette fable scientifique portant son nom, finit par se montrer nettement plus agacé lorsqu’il doit répondre à un nombre croissant de questions sérieuses de correspondants convaincus de l’authenticité de ces observations totalement fictives. Le 16 septembre 1835, The Sun finit par reconnaître implicitement le caractère fabriqué des articles, sans toutefois jamais publier de rétractation formelle et explicite s’excusant auprès de ses lecteurs. L’écrivain Edgar Allan Poe accuse par la suite Locke d’avoir purement et simplement plagié sa propre nouvelle « L’Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall », parue quelques semaines plus tôt dans le Southern Literary Messenger et racontant elle aussi un voyage lunaire, mais sur un ton délibérément satirique qui avait rencontré un succès public bien plus limité que celui du canular du Sun.

Les conséquences

Richard Adams Locke n’admet officiellement sa paternité du canular qu’en 1840, dans une lettre adressée à un autre journal concurrent, mettant ainsi fin à plusieurs années de rumeurs contradictoires sur l’identité réelle de son auteur. Contrairement à une idée largement répandue et régulièrement reprise dans les récits populaires ultérieurs consacrés à cette affaire, les historiens des médias s’accordent aujourd’hui à considérer que l’ampleur de la hausse de diffusion du journal directement attribuable à cette série d’articles a probablement été très largement exagérée avec le temps, faute de données de vente fiables et vérifiables datant de cette période précise.

Et depuis ?

Poe lui-même rédigera onze ans plus tard, en 1846, un essai biographique consacré à Locke, sans jamais véritablement parvenir à trancher publiquement la question de la paternité intellectuelle exacte de ce canular resté sans équivalent dans la presse américaine de son époque. Le Great Moon Hoax reste depuis un cas d’école incontournable dans l’histoire du journalisme américain, souvent cité comme l’un des tout premiers exemples aboutis de désinformation de masse orchestrée volontairement par un média établi, bien avant l’apparition du terme moderne de « fake news ». L’affaire illustre également, dès le XIXe siècle, un mécanisme depuis lors observé à de nombreuses reprises : l’utilisation du nom d’une autorité scientifique reconnue, ici un astronome authentique et respecté, suffit à conférer une crédibilité immédiate à des affirmations extraordinaires qu’aucun lecteur n’a la possibilité concrète de vérifier par lui-même avant leur large diffusion publique.

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Sources

  1. Great Moon Hoax — Wikipedia
  2. Richard Adams Locke — Wikipedia
  3. John Herschel — Wikipedia
  4. The Sun (New York City) — Wikipedia
  5. Penny press — Wikipedia