Comment une étude sur douze enfants a-t-elle pu faire chuter la vaccination dans le monde entier ?
En 1998, le gastro-entérologue britannique Andrew Wakefield publie dans The Lancet une étude portant sur douze enfants seulement, suggérant un lien entre le vaccin ROR et l’autisme. Une enquête journalistique révèle qu’il avait falsifié les données, dissimulé plus de 400 000 livres sterling versées par des avocats préparant un procès contre les fabricants de vaccins, et déposé un brevet pour un vaccin concurrent avant même la publication de son étude.
Le contexte
Le 28 février 1998, le gastro-entérologue britannique Andrew Wakefield, alors chirurgien à l’hôpital londonien Royal Free, publie dans la prestigieuse revue médicale The Lancet une étude portant sur seulement douze enfants atteints d’autisme, proposant l’existence d’un nouveau syndrome qu’il baptise « entérocolite autistique » et suggérant un possible lien entre le vaccin rougeole-oreillons-rubéole, les troubles intestinaux et l’apparition de symptômes autistiques, affirmant que huit des familles concernées avaient constaté l’apparition des premiers symptômes dans les deux semaines suivant la vaccination.
La décision
L’étude dissimule pourtant des conflits d’intérêts financiers considérables : plusieurs enfants participants avaient été recrutés par l’intermédiaire d’un avocat britannique préparant un procès contre les fabricants de vaccins, l’hôpital Royal Free ayant lui-même perçu 55 000 livres sterling du fonds d’aide juridique britannique pour financer la recherche, tandis que ces mêmes avocats versaient personnellement à Wakefield plus de 400 000 livres sterling jamais déclarées à l’époque. Wakefield avait par ailleurs déjà déposé, avant même la publication de son article, une demande de brevet pour un vaccin alternatif contre la rougeole, laissant planer un motif financier direct derrière sa tentative de discréditer le vaccin combiné existant, Wakefield ayant lui-même envisagé pouvoir tirer jusqu’à 43 millions de dollars annuels de la commercialisation de kits de diagnostic pour le syndrome qu’il prétendait avoir découvert.
La chute
À partir de 2004, l’enquête menée par le journaliste d’investigation Brian Deer pour le Sunday Times révèle méthodiquement l’ampleur de la fraude : sur les douze enfants étudiés, trois de ceux présentés comme souffrant d’autisme régressif n’avaient en réalité jamais reçu ce diagnostic, tandis que plusieurs résultats d’analyses médicales parfaitement normaux avaient été délibérément modifiés pour indiquer une colite non spécifique inexistante. Une synthèse publiée par le British Medical Journal en janvier 2011 conclura sans détour à une « fraude élaborée ». The Lancet rétracte formellement l’article le 2 février 2010, reconnaissant que les affirmations initiales sur le recrutement des enfants et l’approbation du comité d’éthique local s’étaient révélées fausses.
Les conséquences
Après une audition disciplinaire longue de 217 jours, le Conseil médical général britannique reconnaît Wakefield coupable de malhonnêteté et de mauvais traitements envers des enfants soumis à des examens invasifs non justifiés, le radiant définitivement de l’ordre des médecins britanniques dès le 24 mai 2010, mettant ainsi un terme à sa carrière médicale, la sanction la plus sévère prévue par l’institution. Les conséquences sanitaires de la publicité entourant l’étude frauduleuse se révèlent considérables : le taux de vaccination ROR britannique chute de 92 % à 73 %, tombant même à 50 % dans certains quartiers de Londres, tandis que des chercheurs américains estiment qu’environ 125 000 enfants nés à la fin des années 1990 n’ont jamais été vaccinés aux États-Unis du seul fait des affirmations de Wakefield.
Et depuis ?
Plusieurs épidémies de rougeole, dont celle de Swansea au Pays de Galles en 2013, seront directement associées par les autorités sanitaires à cette défiance vaccinale durablement installée dans certaines communautés. Définitivement interdit d’exercer la médecine au Royaume-Uni et non autorisé à pratiquer aux États-Unis, Wakefield s’installe à Austin, au Texas, où il poursuit une carrière de militant antivaccin, réalisant notamment en 2016 le documentaire Vaxxed, retiré du festival du film de Tribeca par son cofondateur Robert De Niro. L’affaire Wakefield demeure aujourd’hui l’exemple le plus fréquemment cité de fraude scientifique aux conséquences sanitaires mondiales durables, illustrant la difficulté persistante à faire refluer une désinformation médicale une fois solidement ancrée dans l’opinion publique, bien après que la fraude elle-même a été formellement établie par les plus hautes instances médicales et journalistiques du pays où elle avait vu le jour.
Cette même difficulté à démêler le vrai du faux une fois la confiance du public engagée se retrouve dans d’autres fraudes retentissantes, du journalisme inventé de Jayson Blair à la génétique imposée par décret du lyssenkisme soviétique.
Sources
- Andrew Wakefield — Wikipedia
- MMR vaccine and autism — Wikipedia
- The Lancet — Wikipedia
- General Medical Council — Wikipedia
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