Comment une simple grille ouverte par la police a-t-elle tué 97 supporters et déclenché 27 ans de bataille judiciaire ?
Le 15 avril 1989, la police ouvre une grille pour désengorger l’extérieur du stade de Hillsborough, précipitant des milliers de supporters de Liverpool dans deux tribunes déjà bondées. La bousculade qui en résulte tue 97 personnes. La police impute d’abord la faute aux supporters eux-mêmes, une version officielle qu’il faudra 27 ans et un rapport indépendant pour faire basculer en verdict d’homicide illégal.
Le contexte
Le 15 avril 1989, à l’occasion d’une demi-finale de la Coupe d’Angleterre opposant Liverpool à Nottingham Forest au stade de Hillsborough, à Sheffield, le commandant de police responsable du dispositif de sécurité, David Duckenfield, ordonne l’ouverture d’une grille d’accès extérieure pour désengorger la foule de supporters de Liverpool massée devant les tourniquets déjà saturés. Cette décision permet à des milliers de personnes supplémentaires de s’engouffrer par un étroit tunnel menant directement vers deux tribunes centrales déjà pleines, sans qu’aucun policier ni steward ne soit présent à l’entrée du tunnel pour les rediriger vers les tribunes latérales encore disponibles.
La décision
Environ 3 000 personnes se retrouvent ainsi comprimées dans des tribunes conçues pour n’en accueillir que 2 200, les supporters entrant dans le tunnel n’ayant aucune idée du danger qui les attend de l’autre côté. À 15h04, sous la pression continue de la foule s’entassant contre le grillage de sécurité, une barrière métallique de contention finit par céder, provoquant un mouvement de foule mortel contre les clôtures périphériques. L’arbitre interrompt le match à peine une minute et demie plus tard, tandis que des supporters escaladent désespérément les grillages pour échapper à la bousculade.
La chute
Le bilan s’élève finalement à 97 morts, la dernière victime, Andrew Devine, restée dans un état végétatif pendant des décennies après la catastrophe, ne décédant qu’en 2021, un jury concluant alors formellement à son homicide illégal. Dans les heures et les jours suivant le drame, la police du South Yorkshire diffuse activement auprès de la presse une version accusant l’ivresse et le comportement hooligan des supporters de Liverpool d’être à l’origine du chaos, une version relayée sans vérification par plusieurs médias britanniques. L’enquête menée bien plus tard révèle que 164 déclarations de témoins avaient été modifiées, dont 116 amendées pour en retirer tout commentaire défavorable à la police, tandis que des tests d’alcoolémie avaient même été pratiqués sur les victimes, enfants compris, dans le seul but de ternir leur réputation.
Les conséquences
L’enquête judiciaire initiale de 1991 se limite arbitrairement aux événements survenus avant 15h15, empêchant tout examen approfondi de la gestion policière et des secours après cette heure, et débouche le 26 mars 1991 sur un verdict de mort accidentelle pour l’ensemble des victimes, un résultat que les familles des victimes rejettent immédiatement et continuent de contester sans relâche pendant plus de deux décennies. Le Hillsborough Independent Panel, constitué en 2009 et présidé par l’évêque James Jones, publie le 12 septembre 2012 un rapport accablant de 395 pages établissant qu’aucun supporter de Liverpool n’était responsable du drame et que la cause principale résidait dans un défaut de contrôle policier, ouvrant la voie à une nouvelle enquête judiciaire dont le jury conclut le 26 avril 2016, à une majorité de 7 voix contre 2, à l’homicide illégal des 96 victimes alors recensées, écartant formellement toute responsabilité du comportement des supporters eux-mêmes.
Et depuis ?
Le rapport Taylor, publié dès 1990 à la suite immédiate de la catastrophe, impose une transformation radicale des normes de sécurité dans les stades britanniques, entraînant le démantèlement des grillages périphériques et l’obligation progressive, pour l’ensemble des clubs de première division anglaise, de proposer des tribunes entièrement assises plutôt que des places debout. La catastrophe de Hillsborough demeure aujourd’hui l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire du sport britannique, tant par l’ampleur du drame lui-même que par la ténacité inébranlable dont ont fait preuve les familles des victimes pour obtenir, près de trois décennies plus tard, la reconnaissance judiciaire de la vérité qu’elles n’ont jamais cessé de défendre, un combat devenu depuis une référence pour d’autres familles de victimes confrontées ailleurs à des institutions réticentes à reconnaître leurs propres responsabilités.
Quatre ans plus tôt, la tragédie du Heysel avait déjà exposé les mêmes failles de sécurité dans les stades européens ; l’effondrement du grand magasin Sampoong, en Corée du Sud, montrera que des autorités promptes à détourner le regard des responsabilités structurelles ne sont pas propres au seul football britannique.
Sources
- Hillsborough disaster — Wikipedia
- Hillsborough Independent Panel — Wikipedia
- Taylor Report — Wikipedia
- David Duckenfield — Wikipedia
Histoires liées





