Comment un cocktail amaigrissant prescrit hors AMM a-t-il pu coûter 21 milliards de dollars à son fabricant ?
Combinaison hors autorisation officielle de deux coupe-faim, la fenfluramine et la phentermine, le « fen-phen » se répand massivement aux États-Unis dans les années 1990. Une étude de la Mayo Clinic publiée en août 1997 révèle des lésions des valves cardiaques chez des patientes traitées, la FDA constatant des anomalies chez environ 30 % des utilisatrices de longue durée. Le médicament est retiré du marché dès septembre 1997, entraînant plus de 50 000 poursuites judiciaires contre son fabricant American Home Products.
Le contexte
Commercialisée séparément depuis les années 1970 sous le nom de Pondimin par le laboratoire American Home Products, la fenfluramine ne rencontre d’abord qu’un succès commercial modeste. Une étude publiée en 1984 démontre cependant qu’associée à un second coupe-faim, la phentermine, la combinaison permet une perte de poids moyenne de 8,4 kilogrammes sur vingt-quatre semaines, contre seulement 4,4 kilogrammes sous placebo, tout en provoquant apparemment moins d’effets secondaires que chacune des deux molécules prise isolément. Cette découverte alimente dès le début des années 1990 une pratique massive de prescription hors autorisation officielle de mise sur le marché de ce « fen-phen », les deux médicaments n’ayant en réalité jamais été formellement approuvés pour un usage combiné par les autorités sanitaires américaines.
La décision
American Home Products commercialise par ailleurs dès 1996 un dérivé de la fenfluramine, la dexfenfluramine, sous le nom de Redux, approuvé par la Food and Drug Administration malgré des réserves internes déjà exprimées sur sa sécurité d’usage à long terme. La prescription combinée du fen-phen continue alors de se généraliser à grande échelle à travers tout le pays, portée par la demande considérable d’un marché de l’amaigrissement en plein essor et par l’absence, à ce stade, de tout signal d’alarme suffisamment documenté pour remettre en cause cette pratique déjà largement répandue chez les médecins généralistes.
La chute
En août 1997, des chercheurs de la Mayo Clinic publient dans le New England Journal of Medicine une étude documentant des lésions valvulaires cardiaques chez vingt-quatre patientes traitées par la combinaison fenfluramine-phentermine, établissant une corrélation possible entre l’usage de ces coupe-faim et un dysfonctionnement de la valve mitrale. La FDA reçoit dans la foulée plus d’une centaine de signalements supplémentaires de troubles valvulaires cardiaques, les examens échocardiographiques révélant des anomalies chez environ 30 % des utilisatrices de longue durée, un taux très largement supérieur à celui observé dans la population générale, touchant principalement des femmes et affectant à la fois les valves aortique et mitrale, tandis qu’un lien avec l’hypertension artérielle pulmonaire est également mis en évidence. Face à l’accumulation de ces preuves, la FDA demande le retrait immédiat du marché de la fenfluramine et de la dexfenfluramine dès septembre 1997.
Les conséquences
Plus de 50 000 poursuites judiciaires pour préjudice corporel sont intentées contre American Home Products par des victimes présumées du médicament, l’estimation totale de la responsabilité financière du groupe atteignant environ 14 milliards de dollars dès 2005. Wyeth, qui a entre-temps succédé à American Home Products, constitue une provision de 21,1 milliards de dollars pour couvrir l’ensemble de ces réclamations, proposant des règlements individuels compris entre 5 000 et 200 000 dollars, des montants que de nombreux plaignants jugeront pourtant largement insuffisants au regard de leurs frais médicaux réels engagés depuis le diagnostic de leurs lésions cardiaques.
Et depuis ?
La fenfluramine, à l’origine développée et prescrite comme simple coupe-faim sans lien évident avec d’autres pathologies neurologiques, retrouvera paradoxalement un usage thérapeutique légitime plus de vingt ans plus tard : autorisée par la FDA en juin 2020 sous le nom commercial Fintepla, elle sert désormais au traitement de certaines crises d’épilepsie sévères et rares, dont le syndrome de Dravet, sous surveillance cardiaque stricte et à des doses bien plus faibles que celles employées dans le cadre du fen-phen. La phentermine demeure aujourd’hui disponible et continue d’être prescrite pour la gestion du poids, mais sous une surveillance médicale nettement renforcée par rapport à la pratique des années 1990, tandis que la fenfluramine et la dexfenfluramine restent définitivement retirées du marché américain. L’épisode du fen-phen demeure aujourd’hui l’un des retraits de médicament les plus significatifs de l’histoire pharmaceutique récente, régulièrement cité pour illustrer les risques propres à la généralisation d’une prescription combinée hors autorisation officielle, aussi prometteurs que puissent en paraître les premiers résultats cliniques disponibles.
Sources
- Fenfluramine/phentermine — Wikipedia
- Wyeth — Wikipedia
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