Comment un antidouleur pris par 80 millions de personnes a-t-il pu causer jusqu’à 139 000 crises cardiaques ?
Approuvé en 1999 contre l’arthrose, l’antidouleur Vioxx de Merck multiplie par plus de quatre le risque d’infarctus selon sa propre étude clinique de 2000, un résultat que le laboratoire choisit d’interpréter comme un effet protecteur du médicament comparé plutôt que comme un risque du Vioxx lui-même. Retiré du marché en 2004, il aurait causé selon la FDA jusqu’à 139 000 crises cardiaques aux États-Unis.
Le contexte
Approuvé par la Food and Drug Administration en mai 1999, le rofécoxib, commercialisé par le laboratoire américain Merck sous le nom de Vioxx, appartient à une nouvelle classe d’antidouleurs appelés inhibiteurs sélectifs de la COX-2, censés soulager l’arthrose et la polyarthrite rhumatoïde avec moins d’effets secondaires digestifs que les anti-inflammatoires classiques. Le médicament connaît un succès commercial fulgurant, prescrit à plus de 80 millions de personnes à travers le monde et générant à lui seul 2,5 milliards de dollars de ventes annuelles dès 2003.
La décision
Publiée en novembre 2000, l’étude clinique VIGOR, menée par Merck lui-même en comparant le Vioxx à un anti-inflammatoire concurrent, révèle que les patients sous Vioxx présentent un risque relatif d’infarctus du myocarde 4,25 fois supérieur à celui des patients sous naproxène. Plutôt que d’y voir un signal d’alerte concernant son propre médicament, Merck choisit de présenter ce résultat comme la preuve d’un simple effet protecteur du naproxène, une interprétation que la revue New England Journal of Medicine jugera plus tard trompeuse après avoir découvert que trois crises cardiaques supplémentaires, qui auraient porté le risque relatif à un facteur de 5, avaient été omises des données transmises à la publication.
La chute
Dès septembre 2001, la FDA adresse à Merck un avertissement officiel confirmant cette augmentation de risque cardiovasculaire, entraînant une modification de l’étiquetage du médicament en avril 2002 sans toutefois en suspendre la commercialisation. Ce n’est qu’à la suite de l’arrêt anticipé d’une seconde étude clinique, révélant une augmentation du risque d’événements thrombotiques cardiovasculaires après dix-huit mois de traitement continu, que Merck annonce le 30 septembre 2004 le retrait volontaire et mondial du Vioxx. Un épidémiologiste de la FDA, David Graham, estimera par la suite que le médicament pourrait avoir provoqué entre 88 000 et 139 000 crises cardiaques aux seuls États-Unis durant ses cinq années de commercialisation, dont 30 à 40 % probablement mortelles.
Les conséquences
Plus de 10 000 poursuites individuelles et 190 recours collectifs sont déposés contre Merck dès mars 2006, dont un procès texan aboutissant en 2005 à une condamnation de 253,4 millions de dollars, finalement annulée en appel en 2008. Merck accepte en novembre 2007 un règlement amiable global de 4,85 milliards de dollars pour clore 27 000 poursuites individuelles, avant de plaider coupable en novembre 2011 d’un délit fédéral et de payer une amende pénale supplémentaire de 321,6 millions de dollars. Une enquête interne commandée par Merck elle-même, menée par un ancien juge fédéral pour un coût de 21 millions de dollars, conclura en 2006 que la direction du laboratoire avait agi de bonne foi, une conclusion largement critiquée comme complaisante envers son propre commanditaire.
Et depuis ?
L’affaire révèle que Merck disposait en interne, plusieurs années avant le retrait du médicament, d’informations suggérant déjà un risque cardiaque élevé, le vice-président du laboratoire Edward Scolnick endossant l’essentiel de la responsabilité de cette rétention d’information. Le Vioxx demeure aujourd’hui l’un des médicaments les plus largement prescrits jamais retirés du marché dans toute l’histoire pharmaceutique, régulièrement cité comme cas d’école pour illustrer les risques d’une interprétation biaisée des données cliniques par un laboratoire directement intéressé au succès commercial du produit qu’il évalue lui-même. Merck lui-même ne relancera jamais la commercialisation du rofécoxib, mais la molécule connaît une timide seconde vie à partir de novembre 2017, lorsque le laboratoire Tremeau Pharmaceuticals entame son développement pour une indication beaucoup plus restreinte, le traitement de l’arthropathie hémophilique, une pathologie articulaire rare touchant les patients hémophiles, loin de l’usage massif et généraliste qui avait initialement conduit le médicament au sommet des ventes pharmaceutiques mondiales avant son retrait retentissant du marché en 2004.
La thalidomide, près d’un demi-siècle plus tôt, avait déjà montré comment un défaut de sécurité connu pouvait être minimisé au nom du succès commercial ; les airbags Takata, neuf ans plus tard, confirmeront que ce même arbitrage reste loin d’être propre à l’industrie pharmaceutique.
Sources
- Rofecoxib — Wikipedia
- Merck & Co. — Wikipedia
- Food and Drug Administration — Wikipedia
- COX-2 inhibitor — Wikipedia
Histoires liées





