Pourquoi le cheval Devon Loch s’est-il effondré à 40 mètres de la victoire en 1956 ?
Cheval de la reine mère, Devon Loch mène le Grand National de 1956 avec cinq longueurs d’avance à quelques dizaines de mètres de l’arrivée. Il s’effondre soudainement sur le ventre, sans obstacle ni raison identifiée, offrant la victoire à son poursuivant.
Le contexte
Le Grand National, disputé chaque année depuis 1839 sur l’hippodrome anglais d’Aintree, près de la ville de Liverpool, est la course d’obstacles la plus prestigieuse et la plus redoutée du calendrier hippique britannique : plus de sept kilomètres de parcours à couvrir sur deux tours de circuit et trente obstacles au total, dont plusieurs haies redoutées comme Becher’s Brook, réputées pour leur taux élevé de chutes. En 1956, l’un des chevaux engagés, Devon Loch, appartient à la reine mère Elizabeth Bowes-Lyon et est monté par le jockey Dick Francis, déjà plusieurs fois placé dans cette course.
La décision
Devon Loch aborde la ligne droite finale en tête, ayant franchi sans encombre l’ensemble des trente obstacles du parcours. À environ 40 mètres de la ligne d’arrivée, il compte près de cinq longueurs d’avance sur son plus proche poursuivant, E.S.B., monté par le jockey Dave Dick, une avance jugée suffisante par les observateurs présents pour assurer la victoire sans discussion possible.
La chute
Sans obstacle sur sa trajectoire ni contact avec un autre concurrent, Devon Loch effectue soudainement un bond inhabituel, atterrit à plat ventre sur la piste, pattes avant tendues devant lui et pattes arrière étendues derrière, et reste incapable de se relever à temps pour continuer la course. E.S.B., monté par Dave Dick et entraîné par Fred Rimell, le dépasse dans les mètres suivants et franchit la ligne d’arrivée en vainqueur. La reine mère, présente sur place, commente l’incident avec un flegme resté célèbre outre-Manche : « Oh, c’est ça, les courses ! » Aucune cause précise n’a jamais pu être établie de façon certaine pour expliquer cet effondrement : les hypothèses avancées au fil des décennies évoquent une crampe soudaine, une réaction de peur face à l’ombre portée d’une haie voisine ou au bruit assourdissant de la foule massée près de la ligne d’arrivée, ou encore une confusion du cheval, qui serait passé au même endroit précis où se trouve le « Water Jump », un obstacle franchi uniquement lors du premier des deux tours de circuit du parcours et absent lors du second — Devon Loch aurait alors instinctivement amorcé un saut face à un obstacle qui, cette fois, n’existait plus à cet endroit. Dick Francis lui-même a mis en doute cette explication, faisant valoir que l’attitude du cheval au moment de sa chute ne correspondait pas à la posture typique d’un cheval qui se prépare à sauter. Aucun signe de blessure ni d’anomalie physique n’est par ailleurs constaté sur le cheval une fois relevé, ce qui écarte d’emblée l’hypothèse d’un problème purement musculaire ou squelettique.
Les conséquences
L’épisode, retransmis en direct à la télévision britannique devant un public nombreux, devient instantanément l’une des images les plus rejouées de l’histoire du sport hippique au Royaume-Uni. Dick Francis, très affecté, qualifiera plus tard cette défaite de « désastre d’une ampleur considérable » et de plus grand regret de sa carrière de jockey, bien qu’il continue d’entretenir une relation amicale avec la reine mère jusqu’à la fin de sa vie. Aucune faute technique ni erreur de pilotage ne lui est jamais reprochée par les observateurs du milieu hippique, qui s’accordent sur le caractère inexplicable de l’incident.
Et depuis ?
Devon Loch reste, près de sept décennies plus tard, le cas le plus cité de défaite inexpliquée dans l’histoire du Grand National, régulièrement rappelé chaque année à l’approche de la course. Dick Francis, reconverti après sa carrière de jockey, devient l’auteur à succès de dizaines de romans policiers à intrigue hippique, un genre dans lequel il s’appuiera fréquemment sur son expérience du monde des courses, sans toutefois jamais réellement élucider dans ses écrits le mystère de sa propre défaite la plus célèbre.
Sources
- Devon Loch — Wikipedia
- ‘I’ve watched it 1000 times; I just wish he’d win it once’ — Dick Francis’s son Felix on the collapse of Devon Loch in the 1956 Grand National — Horse & Hound
- 1956 Grand National — Wikipedia
- Devon Loch — Grand National Runners
- Devon Loch | 1956 Grand National — Grand National Guide
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