Comment un pilote parti pour la Californie a-t-il pu atterrir en Irlande sans jamais admettre l’avoir fait exprès ?
Après s’être vu refuser à plusieurs reprises l’autorisation de traverser l’Atlantique, l’aviateur américain Douglas Corrigan dépose en juillet 1938 un plan de vol pour la Californie, décolle de New York, puis atterrit vingt-huit heures plus tard à Dublin, en Irlande. Il attribuera sa méprise à un épais brouillard et à une mauvaise lecture de sa boussole dans l’obscurité, sans jamais publiquement admettre l’avoir fait délibérément, gagnant le surnom de « Wrong Way » Corrigan et un accueil triomphal plus grand encore que celui réservé à Lindbergh.
Le contexte
Ancien employé de la Ryan Aeronautical Company de San Diego, où il participe personnellement à l’assemblage de l’aile et à l’installation du panneau d’instruments du Spirit of St. Louis de Charles Lindbergh, Douglas Corrigan nourrit dès la fin des années 1930 le rêve de traverser à son tour l’Atlantique en vol direct entre New York et l’Irlande. Entre 1935 et 1937, il sollicite à plusieurs reprises l’autorisation du Bureau américain du commerce aérien, qui la lui refuse systématiquement, jugeant son Curtiss Robin de 1929, pourtant équipé d’un moteur renforcé porté à 165 chevaux et de réservoirs de carburant supplémentaires, structurellement inadapté à une traversée transatlantique.
La décision
Le 9 juillet 1938, Corrigan rallie l’aérodrome de Floyd Bennett Field, à Brooklyn, où il dépose officiellement, le 17 juillet, un plan de vol prévoyant un retour vers la Californie. Juste avant son décollage, il demande au gestionnaire de l’aérodrome, Kenneth P. Behr, quelle piste emprunter ; selon les propres mémoires de Corrigan, Behr lui répond simplement de choisir n’importe quelle piste tant qu’il ne décolle pas vers l’ouest, en direction du bâtiment administratif, avant de lui souhaiter « bon voyage », une formule que certains interpréteront après coup comme un clin d’œil tacite aux intentions réelles du pilote, bien que Behr niera toujours publiquement en avoir eu connaissance préalable. Il décolle pourtant plein est plutôt que vers l’ouest annoncé, et se pose vingt-huit heures et treize minutes plus tard à l’aérodrome de Baldonnel, près de Dublin, en Irlande, la destination précise qu’on lui avait pourtant toujours refusée.
La chute
Corrigan explique alors avoir constaté son « erreur » après environ vingt-six heures de vol seulement, imputant sa méprise à un épais couvert nuageux masquant tout repère au sol et à une mauvaise lecture, dans l’obscurité, de sa boussole vieille de vingt ans. Cette explication convainc difficilement les observateurs les plus attentifs : son cockpit ne dispose d’aucune visibilité frontale directe, les réservoirs de carburant supplémentaires obstruant entièrement le pare-brise avant, et l’appareil ne transporte par ailleurs aucune radio de bord, deux éléments qui alimentent durablement les soupçons d’une traversée en réalité soigneusement préméditée.
Les conséquences
Les autorités aéronautiques américaines se contentent finalement d’une suspension symbolique de licence de pilote de seulement quatorze jours, un geste qui en dit long sur le scepticisme généralisé entourant la version officielle des faits. Le retour de Corrigan aux États-Unis déclenche un accueil populaire sans précédent, sa parade triomphale dans les rues de New York attirant une foule plus nombreuse encore que celle ayant salué Lindbergh à son propre retour de traversée en 1927. Corrigan monnaie rapidement sa nouvelle notoriété en interprétant son propre rôle dans le film Hollywoodien The Flying Irishman dès 1939, empochant 75 000 dollars, l’équivalent de trente années de son salaire de mécanicien aéronautique.
Et depuis ?
Corrigan se retire de l’aviation dès 1950 pour se consacrer à une exploitation d’orangers en Californie, refusant jusqu’à un âge avancé de révéler le lieu exact où il conservait précieusement son avion, par crainte d’un éventuel vol. Le surnom de « Wrong Way » Corrigan entre alors durablement dans le langage courant américain pour désigner quiconque se trompe manifestement de direction, tandis que Corrigan lui-même maintiendra sans jamais fléchir, jusqu’à sa mort en 1995, la version d’une simple erreur de navigation involontaire, sans jamais publiquement reconnaître le caractère délibéré de son geste. L’épisode demeure aujourd’hui l’un des exemples les plus savoureux de l’histoire de l’aviation américaine pour illustrer comment un acte de désobéissance manifeste aux autorités, habilement déguisé en simple maladresse, peut parfois se retourner en triomphe populaire plutôt qu’en sanction sévère.
Sources
- Douglas Corrigan — Wikipedia
- Charles Lindbergh — Wikipedia
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