Comment The Room, catastrophe cinématographique de 2003, est-il devenu un classique culte ?
Financé intégralement par son réalisateur et acteur principal Tommy Wiseau, The Room accumule les incohérences de scénario et de jeu au point d’être qualifié de « Citizen Kane des mauvais films ». Sorti dans l’indifférence en 2003, il devient une sensation culte des séances de minuit.
Le contexte
À une époque où le cinéma indépendant américain peine généralement à trouver un financement, même modeste, sans passer par des studios ou des investisseurs extérieurs, The Room se distingue d’emblée par le fait d’être écrit, réalisé, produit et interprété par une seule et même personne, Tommy Wiseau, un acteur d’origine incertaine dont l’âge exact et la provenance des fonds finançant le projet restent, aujourd’hui encore, largement entourés de mystère, The Room raconte l’histoire d’un banquier trahi par sa fiancée et son meilleur ami. Wiseau finance intégralement lui-même le tournage, mené à Los Angeles en 2002, pour un budget total d’environ 6 millions de dollars.
La décision
Wiseau choisit de tourner simultanément en pellicule 35 millimètres et en vidéo numérique haute définition, une méthode techniquement inhabituelle et coûteuse pour un film de ce budget, tout en assumant seul l’ensemble des rôles clés de la production sans expérience préalable significative dans l’industrie du cinéma, ni dans la réalisation, ni dans l’écriture de scénario.
La chute
Le résultat, sorti en salles limitées le 27 juin 2003, est unanimement démoli par la critique dès sa sortie : dialogues incohérents et répétitifs, intrigues secondaires abandonnées sans explication — comme l’annonce, jamais suivie d’effet, d’un cancer du sein chez un personnage —, jeu d’acteur jugé particulièrement maladroit et ruptures de ton insensées d’une scène à l’autre. Le film ne recueille que 24 % d’avis favorables parmi les critiques recensées et un score de 9 sur 100 sur l’agrégateur Metacritic, l’un des scores les plus bas jamais enregistrés pour une sortie en salles.
Les conséquences
Plutôt que de disparaître purement et simplement dans l’oubli, comme le sort réservé à la plupart des films aussi mal accueillis par la critique et le public, The Room commence, par le simple bouche-à-oreille, à attirer un public de curieux venus se moquer collectivement de ses défauts lors de projections de minuit organisées de façon informelle, une tradition lancée notamment par le cinéphile Michael Rousselet. Ces séances, où le public reprend en chœur des répliques devenues cultes comme « Tu me déchires, Lisa ! », inspirée d’une formule similaire prononcée par James Dean dans « La Fureur de vivre », ou encore la scène absurde et sans lien avec l’intrigue d’une partie de football improvisée en smoking dans une ruelle, et lance des cuillères en plastique en écho à un cadre photo représentant une cuillère, resté sans explication dans le décor du film, se généralisent dès 2004 sous l’impulsion de Wiseau lui-même, qui réserve des séances mensuelles récurrentes dans plusieurs villes américaines.
Et depuis ?
Le comédien Greg Sestero, coacteur du film, publie en 2013, avec l’écrivain Tom Bissell, un livre-témoignage sur les coulisses rocambolesques du tournage, adapté en 2017 au cinéma sous le titre « The Disaster Artist », réalisé par et avec James Franco dans le rôle de Wiseau et son propre frère Dave Franco dans celui de Sestero. Le film, qui rapporte près de 30 millions de dollars pour un budget de 10 millions, vaut à James Franco le Golden Globe du meilleur acteur dans une comédie et reçoit à son tour une nomination aux Oscars du meilleur scénario adapté — une reconnaissance venue clore, par un juste retour ironique, la trajectoire d’un film longtemps qualifié par la presse spécialisée de « Citizen Kane des mauvais films ». The Room reste depuis l’exemple le plus souvent cité d’un film devenu culte presque par accident, grâce à ses propres défauts assumés par le public plutôt que malgré eux, un phénomène culturel bien particulier qu’aucun studio traditionnel n’aurait jamais su ni voulu planifier aussi délibérément.
Sources
- The Room (2003 film) — Wikipedia
- The Disaster Artist (film) — Wikipedia
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