Comment un premier film à 175 millions de dollars a-t-il coulé le pari samouraï d’Universal ?
Confié pour son tout premier long métrage à Carl Rinsch, gendre et protégé de Ridley Scott, 47 Ronin sort à Noël 2013 après des mois de retards et de reshoots. Le film ne rapporte que 151,8 millions de dollars pour un budget de production de 175 millions.
Le contexte
Réalisateur de publicités remarquées pour des marques comme Mercedes et Heineken, ainsi que d’un court métrage salué par la critique, Carl Rinsch, gendre et protégé du cinéaste britannique Ridley Scott un temps pressenti pour réaliser le film Prometheus avant que Scott ne s’en charge lui-même, se voit confier dès l’année 2010 la réalisation de son tout premier long métrage : une adaptation à gros budget de la légende japonaise des 47 rōnin, avec Keanu Reeves dans le rôle principal d’un guerrier métis au service d’un seigneur déchu.
La décision
Universal Pictures et son partenaire de financement investissent 175 millions de dollars dans la production, un budget considérable pour un premier film confié à un réalisateur totalement novice sur un plateau de cette envergure. Le tournage puis la post-production s’étirent bien au-delà du calendrier prévu, la sortie initialement programmée pour novembre 2012 étant repoussée à deux reprises, notamment pour permettre un important travail supplémentaire de conversion en 3D, avant une sortie finalement fixée au jour de Noël 2013. Le scénario prend par ailleurs quelques libertés notables avec la légende originale des 47 rōnin en plaçant au centre de l’intrigue un personnage entièrement inventé, Kai, fils d’un marin britannique et d’une paysanne japonaise interprété par Keanu Reeves, alors que le récit historique ne comporte aucun protagoniste de ce type.
La chute
Le film s’effondre dès son tout premier week-end américain, ne rapportant que 3,4 millions de dollars malgré son statut de sortie de fête, un score franchement dérisoire au regard de son budget colossal. Il termine sa carrière en salles avec 38,4 millions de dollars de recettes aux États-Unis et 151,8 millions de dollars au total dans le monde, un score jugé décevant y compris sur les marchés étrangers habituellement plus réceptifs aux grandes productions d’action américaines à effets spéciaux, loin des 175 millions de dollars investis dans la seule production, sans même compter les frais de marketing. La critique se montre presque unanimement sévère, ne lui accordant que 16 % d’avis favorables sur l’agrégateur Rotten Tomatoes, tandis qu’une partie de la presse culturelle reproche au film d’avoir placé un personnage occidental inventé de toutes pièces au cœur d’un récit historique japonais par ailleurs interprété par une distribution presque intégralement japonaise, une forme de « héros blanc sauveur » jugée en décalage avec l’esprit du récit d’origine.
Les conséquences
Universal Pictures procède à une dépréciation comptable exceptionnelle sur ses résultats financiers pour couvrir les pertes liées au film, sans jamais en préciser publiquement le montant exact, dans une année 2013 par ailleurs marquée par plusieurs autres fours retentissants à gros budget dans l’industrie hollywoodienne, dont Le Ranger solitaire de Disney, dont la perte est estimée à 215 millions de dollars, et le film d’animation Les Cinq Légendes de DreamWorks, avec une dépréciation comptable d’environ 87 millions de dollars, illustrant une année particulièrement coûteuse pour les grands studios hollywoodiens en matière de superproductions ambitieuses mais mal reçues.
Et depuis ?
47 Ronin reste depuis cité comme l’exemple emblématique des risques pris par les studios hollywoodiens lorsqu’ils confient un budget démesuré à un réalisateur inexpérimenté, aussi prometteur soit son pedigree familial et publicitaire, sur une adaptation aussi ambitieuse techniquement qu’éloignée des attentes classiques du grand public occidental pour un récit historique japonais. Carl Rinsch ne retrouvera plus jamais, depuis, l’occasion de réaliser un long métrage d’une telle envergure au cinéma, son nom restant depuis étroitement associé à ce seul et unique passage éclair dans la réalisation de superproductions hollywoodiennes, malgré la promesse initiale que laissaient entrevoir ses courts métrages et son travail publicitaire remarqué des années précédentes.
Sources
- “47 Ronin”: Keanu Reeves’ Disastrous Box Office Samurai Bomb — Variety
- Universal takes write-down on “47 Ronin” in year of big budget bombs — CBS News
- “47 Ronin” to become one of 2013’s biggest flops — NME
- Carl Rinsch — Wikipedia
- 47 Ronin (2013 film) — Wikipedia
- On “47 Ronin,” Samurai Hair and Other Cultural Confusions — RogerEbert.com
Histoires liées





