Pourquoi le Star Wars Holiday Special de 1978 est-il resté caché pendant près de cinquante ans ?
Pour honorer une clause contractuelle imposée par la 20th Century Fox, George Lucas accepte la diffusion d’un téléfilm de variétés autour de la famille de Chewbacca. Le résultat, jugé calamiteux jusque par ses propres acteurs, n’est diffusé qu’une seule fois en 1978 et ne sera plus jamais officiellement rediffusé.
Le contexte
Après le succès phénoménal de « Star Wars » en 1977, la 20th Century Fox, qui a distribué et partiellement financé le film, impose à George Lucas et à sa société Lucasfilm une clause contractuelle prévoyant la production d’une émission spéciale de variétés pour la télévision, destinée à entretenir l’engouement du public avant la sortie du second épisode. Lucas, davantage préoccupé par l’écriture et la préparation de la suite de sa saga, délègue l’essentiel de la production de cette émission à des équipes extérieures spécialisées dans la télévision de variétés, un genre alors très populaire aux États-Unis mais radicalement étranger à l’univers de « Star Wars ».
Le concept retenu : une émission construite autour de Chewbacca, rentrant chez lui pour célébrer une fête wookiee inventée pour l’occasion, le « Life Day », avec sa famille restée sur la planète Kashyyyk — un nom qui n’est jamais prononcé à l’écran, sans doute pour en épargner la prononciation au public. Le producteur Gary Kurtz, associé de longue date de Lucas, résumera plus tard la genèse du projet en quelques mots : « Nous avons eu une demi-douzaine de réunions avec la chaîne de télévision […] nous avons compris que nous n’avions pas le temps. Alors nous les avons simplement laissés faire. » Le projet change même de réalisateur en cours de route, David Acomba étant remplacé par Steve Binder après le tournage des premières scènes.
Le format mêle scènes dramatiques classiques de l’univers Star Wars, numéros musicaux interprétés notamment par le groupe Jefferson Starship et par la chanteuse Diahann Carroll, sketchs comiques — dont un numéro de l’acteur Harvey Korman en parodie de Julia Child, la cuisinière télévisée américaine, sous les traits d’une créature à quatre bras — et un dessin animé produit par le studio canadien Nelvana, qui marque la toute première apparition à l’écran du chasseur de primes Boba Fett, alors engagé par Dark Vador pour retrouver Han Solo et Chewbacca partis chercher un remède sur une lune lointaine.
La décision
Diffusée le 17 novembre 1978 sur la chaîne CBS, de 20h à 22h, l’émission réunit pourtant les acteurs principaux de la saga — Mark Hamill, Harrison Ford et Carrie Fisher reprennent leurs rôles de Luke Skywalker, Han Solo et la princesse Leia — aux côtés de guest-stars issues du monde de la télévision de variétés, dont l’actrice Bea Arthur, qui interprète la tenancière de la cantina de Mos Eisley dans un numéro musical resté longtemps méconnu du grand public fan de la saga.
De larges portions de l’émission, en particulier les scènes se déroulant chez la famille de Chewbacca sur Kashyyyk, sont jouées et vocalisées exclusivement en langue wookiee, sans le moindre sous-titre pour le public anglophone — un choix scénaristique qui rend ces séquences, censées porter l’émotion centrale du programme, quasiment incompréhensibles pour l’immense majorité des téléspectateurs. Les costumes de Wookiees portés par les acteurs jouant la famille de Chewbacca sont conçus par Stan Winston, alors en tout début de carrière et qui deviendra plus tard l’un des plus grands spécialistes des effets spéciaux et créatures d’Hollywood, récompensé à quatre reprises aux Oscars pour des films comme « Jurassic Park » ou « Terminator 2 ».
La chute
L’émission est accueillie par un rejet quasi unanime de la critique comme du public dès sa diffusion, et détient aujourd’hui une note de seulement 25 % d’avis positifs sur l’agrégateur de critiques Rotten Tomatoes, un score particulièrement bas pour une production associée à l’une des franchises les plus populaires du cinéma américain. Elle est régulièrement qualifiée, dans les rétrospectives ultérieures consacrées à la saga, de « pires deux heures de télévision jamais diffusées », un jugement que l’émission conserve aujourd’hui encore auprès de la grande majorité des critiques et des fans qui ont eu l’occasion de la visionner en intégralité. Les acteurs principaux eux-mêmes prendront leurs distances publiquement avec le programme dans les années suivantes : Harrison Ford ira jusqu’à affirmer ne l’avoir jamais regardé en entier, tandis que Carrie Fisher plaisantera à plusieurs reprises en expliquant s’être procuré une copie de l’émission dans le seul but de vider une soirée mondaine trop longue en la passant à ses invités.
George Lucas ne cache pas non plus sa consternation face au résultat final, jugé très éloigné du ton qu’il souhaitait pour son univers. Interrogé sur le sujet des décennies plus tard, en 2005, il se montrera plus mesuré que la légende ne le laisse parfois entendre, mais tout aussi clair sur son jugement : « Ce programme de 1978 n’avait pas grand-chose à voir avec nous […] ce n’était sans doute pas la chose la plus intelligente à faire. » La formule qui lui est parfois prêtée — vouloir détruire à coups de marteau chaque exemplaire existant de l’émission — relève quant à elle probablement davantage de la légende amplifiée au fil du temps que d’une déclaration qu’il aurait réellement tenue publiquement en ces termes.
Les conséquences
Conséquence directe de ce rejet : l’émission n’est plus jamais rediffusée à la télévision américaine après sa seule et unique diffusion de novembre 1978, et Lucasfilm ne l’a jamais commercialisée officiellement, que ce soit en cassette VHS, en DVD ou en Blu-ray, contrairement à l’intégralité du reste de la franchise. Elle ne doit sa survie qu’à une poignée de fans équipés de magnétoscopes, qui enregistrent la diffusion originale et en font ensuite circuler des copies pirates, de plus en plus dégradées, pendant des décennies.
Le programme finit malgré tout par acquérir, au fil du temps, un statut culte au sein de la communauté des fans de Star Wars, davantage regardé aujourd’hui comme une curiosité fascinante et kitsch de l’histoire de la franchise que comme une véritable tentative artistique manquée. Le dessin animé d’introduction de Boba Fett, en particulier, est resté suffisamment marquant pour que le personnage soit ensuite intégré, avec un certain succès, dans le reste de la saga cinématographique.
Lucasfilm connaîtra un autre revers critique retentissant huit ans plus tard avec Howard the Duck, avant que d’autres productions ne rejoignent, pour des raisons différentes, ce même panthéon du nanar devenu culte : Battlefield Earth, The Room et, plus récemment, Cats.
Et depuis ?
Lucasfilm et Disney, qui possède désormais la franchise, ont fini par assumer et récupérer partiellement l’existence du « Life Day » imaginé pour l’occasion : le studio Hasbro commercialise aujourd’hui une figurine de Chewbacca portant la traditionnelle robe rouge du Life Day, et plusieurs productions Star Wars plus récentes ont fait des clins d’œil assumés à cette fête wookiee inventée en 1978, sans toutefois jamais faire remonter à la surface l’émission originale elle-même.
Un documentaire consacré aux origines et à la production chaotique de l’émission a été produit plusieurs décennies après les faits, retraçant en détail comment un empilement de contraintes contractuelles, de délais de production intenables et de choix créatifs incompatibles avec le ton de la saga a pu transformer un simple programme promotionnel en l’un des épisodes les plus étranges et les plus commentés de l’histoire de la télévision américaine.
En avril 2021, Lucasfilm et Disney franchissent malgré tout un pas symbolique en publiant officiellement, sur leur plateforme de streaming Disney+, le seul segment animé consacré à Boba Fett, sous le titre « The Story of the Faithful Wookiee » — un premier geste de reconnaissance partielle, plus de quarante ans après les faits, pour un programme dont le reste demeure, à ce jour, toujours absent de toute diffusion ou édition officielle.
Sources
Histoires liées



