Comment un cinéma censé diffuser des odeurs a-t-il fini par siffler plus qu’il ne sentait ?
Convaincu de révolutionner l’expérience cinématographique, le producteur Mike Todd Jr. équipe en 1960 les salles projetant Scent of Mystery d’un système diffusant une trentaine d’odeurs synchronisées à l’image via des tuyaux individuels sous chaque fauteuil. Les parfums arrivent en réalité avec plusieurs secondes de retard, accompagnés d’un sifflement audible et gênant, et le procédé Smell-O-Vision disparaît définitivement après ce seul film.
Le contexte
L’inventeur suisse Hans Laube conçoit dès 1939 un système de diffusion d’odeurs synchronisées à la projection d’un film, présenté sous le nom de Scentovision à l’Exposition universelle de New York la même année, puis breveté aux États-Unis en novembre 1957. Mike Todd Jr., fils du célèbre producteur Mike Todd, rachète les droits de ce procédé et le rebaptise Smell-O-Vision pour l’associer à la sortie de Scent of Mystery, une comédie policière dont le genre se prête particulièrement bien à ce type d’expérimentation sensorielle sans compromettre une intrigue trop complexe.
La décision
Le système repose sur un mécanisme baptisé « cerveau à odeurs », un dispositif motorisé alignant sur une courroie des flacons de parfum disposés dans l’ordre exact de diffusion prévu par le film. Des repères synchronisés sur la pellicule déclenchent des aiguilles perçant les membranes des flacons au moment voulu, les odeurs libérées étant ensuite propulsées par des ventilateurs à travers un réseau de tuyaux individuels débouchant sous chaque fauteuil de la salle. Le film utilise au total une trentaine d’odeurs distinctes, certains personnages étant même identifiés tout au long du récit par un parfum bien particulier qui leur est propre, comme celui du tabac à pipe. L’installation de ce dispositif dans une salle coûte alors entre 15 000 et un million de dollars selon sa complexité, un investissement considérable pour les exploitants de cinéma qui acceptent de tenter l’expérience aux côtés du studio.
La chute
Dès les premières projections, la revue professionnelle Variety rapporte que les odeurs sont diffusées accompagnées d’un sifflement mécanique distrayant, tandis que les spectateurs assis au balcon se plaignent de recevoir chaque parfum plusieurs secondes après la scène correspondante à l’écran. D’autres spectateurs, ne sentant rien du tout, se mettent à renifler bruyamment pour tenter de percevoir des odeurs trop diluées, tandis que certains parfums persistent au-delà de la scène qui les justifiait, brouillant l’atmosphère générale du film. Bien que les techniciens parviennent à corriger une partie de ces défauts après les toutes premières séances, le bouche-à-oreille désastreux, combiné à un accueil critique très négatif sur le film lui-même, scelle définitivement le sort du procédé.
Les conséquences
Smell-O-Vision doit affronter au même moment un concurrent direct, l’AromaRama de Charles Weiss, qui diffuse ses propres parfums via le système de climatisation de la salle plutôt que par des tuyaux individuels, la presse spécialisée surnommant alors cette rivalité la « bataille des films à odeurs ». Le critique du New York Times Bosley Crowther qualifie sans détour ce procédé concurrent de simple « coup marketing » dépourvu de tout intérêt artistique réel, un jugement largement partagé par la critique à l’égard des deux technologies. Le film concurrent AromaRama, Behind the Great Wall, ne rapporte que 33 400 dollars sur ses 29 premières séances new-yorkaises, confirmant l’échec commercial généralisé de ce type de gadget sensoriel appliqué au cinéma traditionnel.
Et depuis ?
Un sondage des lecteurs du magazine Time classera en 2000 le Smell-O-Vision parmi les cent pires idées de tous les temps. Le réalisateur John Waters tentera une approche alternative dès 1981 avec son film Polyester, distribuant des cartes à gratter parfumées baptisées Odorama directement au public plutôt que de dépendre d’une diffusion mécanique centralisée en salle, contournant ainsi les problèmes de synchronisation qui avaient condamné le procédé original. Il faudra finalement attendre l’apparition des salles 4DX à partir de 2014, combinant sièges dynamiques, effets de vent, de brouillard et diffusion d’odeurs mieux maîtrisée, pour que la vision initiale de Hans Laube trouve enfin une forme d’exploitation commerciale durable, plus de soixante-dix ans après ses premiers essais.
Sources
- Smell-O-Vision — Wikipedia
- AromaRama — Wikipedia
- 4DX — Wikipedia
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