Comment le plus grand savant de l’Antiquité a-t-il été tué par un soldat qui ne le reconnaissait pas ?
Pendant deux ans, les machines de guerre conçues par Archimède permettent à Syracuse de tenir tête au siège romain de Marcus Claudius Marcellus. Lorsque la ville tombe malgré tout en 212 av. J.-C., Marcellus donne l’ordre exprès d’épargner le savant, mais un soldat romain le tue par méprise en pleine rue, alors qu’Archimède, selon la légende, refusait d’interrompre un problème de géométrie.
Le contexte
En pleine deuxième guerre punique, Syracuse, cité grecque prospère de Sicile jusque-là alliée de Rome, bascule dans le camp carthaginois après la mort de son roi Hiéron II, un allié fidèle des Romains depuis des décennies. Rome réagit en envoyant le consul Marcus Claudius Marcellus assiéger la ville par terre et par mer dès 213 av. J.-C., convaincu qu’une cité, même bien fortifiée, ne pourra résister longtemps à la puissance combinée de ses légions et de sa flotte. Mais Syracuse dispose d’un atout inattendu : le savant Archimède, déjà célèbre dans tout le monde grec pour ses travaux de mathématiques et de mécanique, met son génie au service de la défense de sa ville natale.
La décision
Archimède conçoit une série d’engins de défense redoutables : des catapultes à portée et calibre ajustables capables de frapper les navires romains à toutes les distances, et surtout la fameuse « griffe d’Archimède », un système de grappins articulés actionnés par des leviers et des poulies, capable de soulever la proue des navires ennemis hors de l’eau avant de les faire chavirer ou s’écraser contre les rochers. Selon les récits antiques, rapportés notamment par l’historien Polybe, la seule vue de ces machines depuis les remparts suffit à provoquer la panique et la retraite précipitée des assaillants romains à plusieurs reprises, forçant Marcellus à renoncer à l’assaut direct.
La chute
Faute de pouvoir emporter la ville de force, Marcellus se résout à un long siège d’usure de près de deux ans, jusqu’à ce qu’en 212 av. J.-C., profitant d’une fête religieuse syracusaine qui relâche la vigilance des défenseurs sur un secteur mal gardé des remparts, les troupes romaines parviennent à s’introduire discrètement dans la ville par surprise plutôt que par un assaut frontal que les machines d’Archimède auraient probablement repoussé une fois de plus. Dans le pillage général qui s’ensuit, malgré l’ordre explicite donné par Marcellus d’épargner la vie du savant dont la renommée est déjà immense dans tout le monde méditerranéen, un soldat romain croise Archimède, absorbé selon la tradition dans le tracé de figures géométriques sur le sable, et le tue sur place sans le reconnaître, après que celui-ci lui aurait lancé, agacé d’être dérangé, la phrase restée célèbre « Ne dérange pas mes cercles ! ».
Les conséquences
Marcellus, furieux d’apprendre la mort du savant qu’il tenait justement à épargner comme trophée vivant de sa victoire, fait néanmoins ériger pour Archimède une tombe honorifique ornée, selon sa propre volonté rapportée par les Anciens, d’une sphère inscrite dans un cylindre, illustrant l’un de ses théorèmes de géométrie qu’il considérait comme sa découverte la plus importante. La chute de Syracuse marque la fin de l’indépendance politique de la dernière grande cité grecque de Sicile et son intégration complète dans l’orbite romaine, tandis que le pillage de ses trésors artistiques contribue à répandre le goût de l’art grec dans l’aristocratie romaine.
Et depuis ?
Plus d’un siècle plus tard, l’orateur romain Cicéron, alors questeur en Sicile, retrouve la tombe d’Archimède envahie par les broussailles et laissée à l’abandon, grâce précisément à la sphère et au cylindre gravés dessus dont il se souvenait avoir entendu parler, un épisode qu’il relate lui-même avec fierté dans ses écrits comme preuve de sa culture. L’anecdote de la mort d’Archimède reste depuis l’un des récits les plus souvent cités pour illustrer le décalage entre la valeur d’un esprit scientifique et la brutalité aveugle du champ de bataille, ainsi que la difficulté récurrente, à travers l’histoire militaire, de faire respecter sur le terrain un ordre de clémence donné depuis l’état-major.
La réalité opérationnelle de la fameuse griffe d’Archimède, longtemps considérée comme une exagération littéraire des historiens anciens, a été partiellement confirmée par des expériences d’archéologie expérimentale menées au XXe et au XXIe siècle, qui ont démontré la faisabilité technique d’un tel dispositif à l’échelle des navires de l’époque. La tombe elle-même, retrouvée par Cicéron puis perdue de nouveau au fil des siècles suivants, n’a jamais été localisée avec certitude par l’archéologie moderne malgré plusieurs campagnes de fouilles menées dans la nécropole antique de Syracuse.
Sources
- Siège de Syracuse (213 av. J.-C.) — Wikipédia
- Archimède — Wikipédia
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