Comment un physicien français a-t-il convaincu 120 scientifiques d’avoir découvert une radiation qui n’existait pas ?
En 1903, le physicien René Blondlot annonce à l’Académie des sciences la découverte d’une nouvelle forme de radiation, baptisée « rayons N » d’après sa ville de Nancy. Plus de cent vingt scientifiques publient des articles affirmant l’avoir observée à leur tour, jusqu’à ce qu’un physicien américain démontre en 1904, en retirant discrètement une pièce essentielle de l’appareil, que le phénomène n’existait que dans l’imagination des chercheurs.
Le contexte
En 1903, René Blondlot, professeur de physique respecté à l’université de Nancy, annonce avoir observé une modification de la luminosité d’étincelles électriques exposées à des rayons X, qu’il attribue à une forme de radiation jusqu’alors inconnue. Il la baptise « rayon N », en hommage à sa ville et à son université, et affirme que cette radiation émane de la plupart des substances, y compris du corps humain, à l’exception notable du bois vert et de certains métaux traités.
La décision
La découverte suscite un engouement immédiat dans la communauté scientifique française : Blondlot et d’autres chercheurs, dont Augustin Charpentier et Arsène d’Arsonval, publient au total environ trois cents articles rapportant la détection de rayons N, la plupart des observations reposant sur la luminosité perçue d’une surface faiblement phosphorescente placée dans une pièce obscurcie — une méthode de détection reposant entièrement sur l’appréciation subjective de l’observateur plutôt que sur une mesure objective. Plus de cent vingt scientifiques déclarent parvenir à reproduire le phénomène. En 1904, l’Académie des sciences française, présidée par Henri Poincaré, attribue à Blondlot son prestigieux prix Leconte, doté de 50 000 francs et initialement destiné à récompenser Pierre Curie.
La chute
Intrigué par l’ampleur du phénomène et par l’absence de toute réplication en dehors de la France, le physicien américain Robert W. Wood se rend en septembre 1904 dans le laboratoire de Blondlot à Nancy pour assister en personne à une démonstration. Profitant de l’obscurité de la pièce, Wood retire discrètement un prisme d’aluminium indispensable, selon la théorie de Blondlot, à la production des rayons N — les expérimentateurs continuent pourtant d’affirmer observer le phénomène. Wood remplace ensuite, sans le signaler, une lime en métal censée émettre des rayons N par un simple morceau de bois inerte : les observateurs continuent là aussi de rapporter leur présence. Ses conclusions, publiées dans la revue Nature en septembre 1904, démontrent que le phénomène est purement subjectif.
Les conséquences
Dès 1905, seuls les chercheurs de Nancy continuent de défendre l’existence des rayons N, la quasi- totalité de la communauté scientifique internationale ayant entretemps abandonné le sujet. René Blondlot resterait pourtant, selon certains témoignages, convaincu de la réalité de sa découverte jusqu’en 1926, sans jamais publiquement reconnaître son erreur ni retirer ses publications sur le sujet. Sa carrière scientifique ne s’en remet jamais véritablement, l’affaire éclipsant durablement le reste de ses travaux en physique.
Et depuis ?
L’épisode des rayons N reste, plus d’un siècle après les faits, l’exemple canonique enseigné dans les cursus scientifiques pour illustrer ce que les historiens des sciences appellent la « science pathologique » : un phénomène qui n’existe que dans l’esprit de ses observateurs, entretenu par des méthodes de mesure trop subjectives et par le biais de confirmation d’une communauté de chercheurs convaincue à l’avance de la validité de son hypothèse. L’expérience du prisme retiré par Robert W. Wood demeure, dans l’enseignement de la méthodologie scientifique, la démonstration la plus souvent citée de l’importance des protocoles en double aveugle pour se prémunir contre ce type d’illusion collective.
Sources
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