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Comment un livre annonçant des centaines de millions de morts par la famine est-il devenu un best-seller ?

Publié en 1968, l’essai à succès du biologiste Paul Ehrlich prédit que « des centaines de millions de personnes mourront de faim dans les années 1970 » à cause de la surpopulation mondiale. La révolution verte agricole et le ralentissement de la natalité déjouent intégralement ce scénario catastrophe, sans empêcher le livre de se vendre à plus de deux millions d’exemplaires.

Pièce n°401Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 3/5 — Gros flopNotre méthode éditoriale

Le contexte

Publié en 1968 par le biologiste de Stanford Paul Ehrlich, rédigé en réalité avec son épouse Anne Ehrlich bien que l’éditeur n’ait accepté de créditer que lui seul, The Population Bomb affirme sans détour dès ses premières pages : « La bataille pour nourrir l’humanité tout entière est déjà perdue. Dans les années 1970, des centaines de millions de personnes mourront de faim, quels que soient les programmes d’urgence entrepris dès maintenant. » L’ouvrage soutient que la croissance démographique mondiale, jugée exponentielle et incontrôlable, dépassera nécessairement et durablement la capacité de production alimentaire de la planète. Pour enrayer cette trajectoire jugée inévitable, l’ouvrage propose des solutions radicales, allant jusqu’à évoquer des mesures de stérilisation obligatoire ou un système de « triage » consistant à retirer purement et simplement toute aide alimentaire aux pays jugés incapables d’atteindre un jour l’autosuffisance, des propositions qui vaudront plus tard à Ehrlich d’être accusé par certains critiques de soutenir des politiques assimilables à un impérialisme démographique.

La décision

Le livre égrène plusieurs prédictions précises et vérifiables : l’Inde, selon Ehrlich, ne pourra jamais nourrir 200 millions d’habitants supplémentaires d’ici 1980 ni atteindre l’autosuffisance alimentaire dès 1971, tandis qu’une hausse substantielle et inévitable du taux de mortalité mondial est annoncée comme une certitude scientifique. Porté par une importante couverture médiatique, notamment un passage remarqué de Paul Ehrlich à l’émission télévisée de Johnny Carson, l’ouvrage devient un best-seller retentissant, écoulé à plus de deux millions d’exemplaires et exerçant une influence considérable sur les débats publics environnementaux des années 1960 et 1970.

La chute

Aucune des grandes prédictions de famine massive annoncées par Ehrlich ne se réalise. La révolution verte, cette série d’innovations agricoles diffusées à grande échelle notamment en Inde, permet au contraire une hausse spectaculaire des rendements céréaliers, poussant les Ehrlich eux-mêmes à retirer discrètement leur prédiction sur l’autosuffisance indienne dès l’édition de 1971 du livre. Le taux de croissance démographique mondial, loin de poursuivre sa trajectoire exponentielle supposée, décline continûment depuis son pic de 1968, tandis que la proportion de personnes sous-alimentées dans le monde chute de 33 % à 16 % au cours des décennies suivantes, la population mondiale ayant pourtant plus que doublé dans le même temps.

Les conséquences

L’économiste Julian Simon conteste frontalement les hypothèses du livre, estimant que le progrès technologique évolue par sauts plutôt que selon une trajectoire linéaire prévisible, et propose à Ehrlich un pari resté célèbre portant sur l’évolution du prix de plusieurs matières premières sur dix ans : Simon remporte le pari haut la main, les prix ayant baissé plutôt qu’augmenté, à rebours de la logique de rareté croissante défendue par Ehrlich. Interrogé bien plus tard sur l’échec patent de ses prédictions, Ehrlich rétorquera en 2004 n’avoir jamais formulé de véritables « prédictions » mais de simples scénarios illustratifs fondés sur les projections démographiques des Nations unies, tout en reconnaissant en 2009 que le recours à ce type de scénarios avait constitué, selon ses propres mots, « la plus grande erreur tactique » de l’ouvrage.

Et depuis ?

Malgré l’échec patent de ses prédictions chiffrées, Ehrlich continue de défendre jusqu’à aujourd’hui la pertinence de fond de son ouvrage, estimant qu’il a permis de déclencher un débat mondial durable sur les limites environnementales de la planète, tout en concédant en 2018 ne pas avoir suffisamment insisté sur les enjeux climatiques et les inégalités de consommation entre pays riches et pauvres. The Population Bomb demeure aujourd’hui un cas d’école régulièrement cité en prévision scientifique pour illustrer les dangers d’une extrapolation linéaire de tendances démographiques ou économiques sur le long terme, sans tenir compte des capacités d’adaptation technologique et sociale que les sociétés humaines ont historiquement toujours fini par démontrer.

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Sources

  1. The Population Bomb — Wikipedia
  2. Paul R. Ehrlich — Wikipedia
  3. Green Revolution — Wikipedia
  4. Julian Lincoln Simon — Wikipedia