Comment le lecteur CD-i de Philips a-t-il, en coulant, donné naissance à la PlayStation ?
En mai 1991, Nintendo rompt en pleine convention son partenariat CD-ROM avec Sony pour s’allier à Philips à la place. Furieuse, Sony crée sa propre console : la PlayStation. Le lecteur CD-i qui a motivé cette rupture s’effondre, lui, dans un fiasco commercial estimé à un milliard de dollars.
Le contexte
Depuis 1988, Nintendo collabore secrètement avec Sony pour développer un lecteur de CD-ROM additionnel pour sa console Super Nintendo, provisoirement baptisé « Nintendo PlayStation » ou SNES-CD, un projet porté côté Sony par le jeune ingénieur Ken Kutaragi, convaincu du potentiel du jeu vidéo pour son entreprise. Le 28 mai 1991, au Consumer Electronics Show de Chicago, Sony dévoile fièrement ce partenariat devant la presse et les professionnels du secteur, présentant la future console comme le fruit de deux ans de coopération avec le géant japonais du jeu vidéo.
La décision
Le lendemain même, 29 mai 1991, sur ce même salon, Nintendo annonce publiquement avoir en réalité signé un accord concurrent avec le groupe néerlandais Philips pour développer un lecteur CD similaire, rompant unilatéralement et sans préavis son partenariat avec Sony. Nintendo, de plus en plus inquiet des ambitions de Sony dans l’industrie du jeu vidéo et des termes de licence jugés trop favorables à son partenaire japonais, préfère miser sur Philips, perçu comme un acteur électronique grand public moins susceptible de devenir un concurrent direct sur le marché des consoles.
La chute
Furieux d’avoir été publiquement humilié devant toute l’industrie, le président de Sony Norio Ohga, poussé par Kutaragi, décide de transformer l’affront en revanche : il crée en interne une nouvelle division, Sony Computer Entertainment, chargée de développer sa propre console de jeu de A à Z. Ce projet aboutira, trois ans plus tard, au lancement de la première PlayStation au Japon en décembre 1994, qui deviendra en quelques années le succès commercial le plus retentissant de toute l’histoire du jeu vidéo, avec plus de 102 millions d’unités écoulées dans le monde sur l’ensemble de son cycle de vie, devenant la première console à franchir ce cap. Du côté de Philips, le lecteur CD-i, lancé fin 1991 autour de 1 000 dollars, peine dès le départ à trouver son public : conçu comme un lecteur multimédia grand public plutôt que comme une console de jeu dédiée, à un prix largement supérieur à celui de ses concurrents spécialisés, il ne convainc durablement ni les familles à la recherche d’un appareil multimédia simple, ni les joueurs en quête d’une véritable console dédiée.
Les conséquences
Pour tenter de sauver la mise, Philips négocie séparément avec Nintendo une licence d’exploitation des personnages Mario et Zelda, aboutissant à trois jeux dérivés de la licence Zelda — Link: The Faces of Evil, Zelda: The Wand of Gamelon et Zelda’s Adventure — développés sans supervision créative de Nintendo et unanimement considérés depuis comme parmi les pires jeux jamais commercialisés sous licence officielle, devenus au fil des années des objets de moquerie culte sur Internet, régulièrement cités dans des vidéos et montages humoristiques qui tournent en dérision leurs dialogues et leur animation approximative. Malgré ces efforts, le CD-i ne trouve jamais son public : Philips revendique un temps un million d’unités installées dans le monde, un chiffre que plusieurs analystes jugent gonflé, avant de reconnaître des ventes réelles bien plus modestes.
Et depuis ?
Philips abandonne progressivement le format à partir de 1996 avant de le retirer définitivement du marché en 1998, pour des pertes cumulées estimées à environ un milliard de dollars sur l’ensemble du cycle de vie du produit. L’épisode reste aujourd’hui étudié comme l’un des retournements de situation les plus spectaculaires de l’histoire du jeu vidéo : la manœuvre de Nintendo pour écarter Sony d’un marché jugé secondaire a directement engendré la naissance de son plus redoutable concurrent, la PlayStation, qui dominera la génération de consoles suivante et contribuera à faire perdre à Nintendo sa position de leader incontesté du secteur.
Sources
- Philips CD-i — Wikipedia
- PlayStation at 30: The betrayal and revenge story of the PS1 — Video Games Chronicle
- The story behind Nintendo’s betrayal of Sony - and how it created its fiercest rival — GamesBeat
- Uncovering The Tragic Tale Of The Philips CD-i — Time Extension
- PHILIPS CD-i — Museum of Failure
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