Pourquoi la console de jeu-téléphone de Nokia forçait-elle à retirer la batterie pour changer de jeu ?
Lancé pour concurrencer la Game Boy Advance de Nintendo, le Nokia N-Gage hybride entre téléphone et console de jeu impose de retirer la batterie pour changer de cartouche et se tient contre l’oreille comme un taco. Il n’atteint que la moitié des ventes espérées par Nokia.
Le contexte
Au tout début des années 2000, quelques années à peine avant l’arrivée des premiers smartphones tactiles modernes, alors que la Game Boy Advance de Nintendo domine très largement le marché des consoles de jeu portables auprès d’un public majoritairement jeune, le finlandais Nokia, leader mondial incontesté de la téléphonie mobile à l’époque avec des parts de marché dépassant très largement celles de tous ses concurrents réunis, cherche à investir ce marché adjacent en s’appuyant sur sa position déjà dominante dans le secteur voisin de la téléphonie mobile grand public. Ilkka Raiskinen, responsable du divertissement et des médias chez Nokia, résume alors sans détour l’ambition du projet en jugeant publiquement que « la Game Boy est faite pour des enfants de 10 ans », positionnant délibérément son propre appareil vers un public plus âgé.
La décision
Présenté officiellement lors d’une conférence à Munich en novembre 2002, puis lancé commercialement le 7 octobre 2003 au prix de 299 dollars, le N-Gage combine en un seul et même boîtier compact un téléphone mobile fonctionnant sous le système d’exploitation Symbian et une console de jeu portable utilisant des cartouches au format MultiMediaCard, pour un budget de développement total ayant largement dépassé les 100 millions de dollars.
La chute
Deux défauts de conception majeurs ruinent rapidement l’accueil du produit. Le haut-parleur et le microphone, placés sur la tranche latérale de l’appareil plutôt qu’en façade, obligent l’utilisateur à tenir l’appareil de travers contre son oreille pour téléphoner, une posture qui lui vaut très vite le surnom moqueur de « taco phone ». Plus problématique encore, changer de jeu en cours d’utilisation impose de retirer complètement le cache arrière ainsi que la batterie elle-même, l’emplacement du lecteur de cartouches ayant été placé juste derrière celle-ci par les ingénieurs du projet. Dès les toutes premières semaines de commercialisation aux États-Unis, l’appareil se vend cent fois moins bien que la Game Boy Advance concurrente, contraignant les distributeurs GameStop et Electronics Boutique à proposer, en urgence, des remises de 100 dollars dès dix-sept jours à peine après son lancement en magasin.
Les conséquences
Sur l’ensemble de ses deux premières années de commercialisation, le N-Gage ne s’écoule qu’à environ 3 millions d’exemplaires dans le monde, très loin des 6 millions que Nokia visait pour la seule fin de l’année 2004, alors même que chaque jeu développé spécifiquement pour la plateforme coûte entre 600 000 et 1,5 million de dollars à produire pour ses éditeurs, pour un catalogue final d’un peu plus de cinquante titres seulement sur toute la durée de vie commerciale de l’appareil. Nokia retire finalement le N-Gage des marchés occidentaux dès novembre 2005, tout en le maintenant encore quelque temps sur les marchés indien et dans certains autres pays d’Asie du Sud.
Et depuis ?
Plutôt que d’abandonner totalement l’idée d’investir le marché du jeu vidéo mobile, Nokia tente une seconde approche quelques années plus tard, en intégrant cette fois directement une plateforme logicielle de jeu baptisée N-Gage aux smartphones Symbian déjà existants de sa gamme Series 60, une offre lancée en 2008 sous une forme purement logicielle plutôt que matérielle cette fois, avant d’être elle-même abandonnée à son tour dès octobre 2009 faute de succès commercial suffisant auprès des utilisateurs de smartphones de la marque. Le N-Gage original reste depuis l’exemple le plus souvent cité de l’histoire du jeu vidéo pour illustrer les risques d’un compromis matériel mal maîtrisé entre deux usages, celui du téléphone et celui de la console, que le grand public ne demandait au fond jamais de voir réunis dans un même appareil.
Sources
- N-Gage (device) — Wikipedia
- Nokia — Wikipedia
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