Comment un simple ballon de football sous-gonflé a-t-il divisé les scientifiques pendant deux ans ?
En janvier 2015, les Patriots de la Nouvelle-Angleterre sont accusés d’avoir dégonflé leurs ballons pour un avantage compétitif. L’enquête de la NFL blâme Tom Brady, mais des dizaines de scientifiques indépendants contestent ensuite ses conclusions en invoquant la loi des gaz parfaits.
Le contexte
Le 18 janvier 2015, les Patriots de la Nouvelle-Angleterre écrasent les Colts d’Indianapolis 45 à 7 en finale de conférence, décrochant leur qualification pour le Super Bowl. En deuxième quart-temps, un linebacker des Colts intercepte une passe de Tom Brady ; l’équipement du ballon, vérifié par le staff adverse, affiche une pression inférieure au minimum réglementaire de 12,5 livres par pouce carré fixé par la ligue. Les Colts, déjà méfiants après une précédente rencontre entre les deux équipes, alertent immédiatement les officiels de la NFL, qui procèdent à la mi-temps à une vérification de l’ensemble des ballons utilisés par les deux formations.
La décision
La NFL confie à l’avocat indépendant Ted Wells la conduite d’une enquête approfondie, assistée du cabinet d’ingénierie Exponent pour l’analyse scientifique des données de pression relevées. Publié le 6 mai 2015, le rapport Wells conclut qu’il est « plus probable qu’improbable » que du personnel des Patriots ait délibérément dégonflé les ballons de l’équipe avant le match, et que Tom Brady en était « au moins généralement conscient », tout en écartant explicitement l’explication purement physique d’un simple refroidissement naturel des ballons par temps froid, jugée insuffisante à elle seule pour expliquer intégralement la baisse de pression observée sur les ballons des Patriots.
La chute
Cette conclusion déclenche une contestation scientifique inhabituelle pour une affaire sportive : le professeur du MIT John Leonard produit une analyse détaillée affirmant être « convaincu qu’aucun dégonflage n’a eu lieu », tandis qu’un mémoire signé par vingt et un professeurs de dix universités différentes, dont le MIT, Stanford et Penn, soutient devant la justice que la loi des gaz parfaits, appliquée aux conditions météorologiques réelles du match, suffit à elle seule à expliquer la baisse de pression mesurée, sans qu’aucune intervention humaine délibérée ne soit nécessaire pour rendre compte des chiffres constatés. Les critiques soulignent en outre que l’arbitre chargé de mesurer la pression des ballons avant le match disposait de deux manomètres distincts, l’un affichant systématiquement environ 0,38 livre par pouce carré de plus que l’autre, sans que lui-même ne se souvienne ensuite lequel des deux appareils il avait effectivement utilisé, une incertitude de mesure du même ordre de grandeur que l’écart de pression jugé suspect par le rapport Wells. La NFL maintient malgré tout ses conclusions et suspend Tom Brady pour quatre matchs, une sanction que le joueur conteste immédiatement devant la justice fédérale américaine.
Les conséquences
En septembre 2015, un juge fédéral annule dans un premier temps la suspension de Brady, estimant la procédure disciplinaire de la NFL inéquitable envers le joueur. Mais le 25 avril 2016, la cour d’appel fédérale du deuxième circuit infirme cette décision par un vote de deux voix contre une et rétablit intégralement la suspension de quatre matchs, jugeant que le commissaire de la NFL Roger Goodell avait correctement exercé le pouvoir disciplinaire discrétionnaire prévu par la convention collective de la ligue. Brady renonce alors à poursuivre la procédure plus loin et purge sa suspension au début de la saison 2016, tandis que les Patriots eux-mêmes écopent d’une amende d’un million de dollars et de la perte de deux choix de draft.
Et depuis ?
Le Deflategate reste depuis un cas d’école régulièrement cité pour illustrer la tension entre une procédure disciplinaire institutionnelle, fondée sur un faisceau d’indices circonstanciels jugé suffisant par une organisation sportive, et une contestation scientifique rigoureuse s’appuyant sur des principes physiques éprouvés mais qui n’a, en définitive, jamais réussi à faire annuler la sanction sportive elle-même. L’affaire illustre ainsi une leçon plus large : avoir raison sur le plan scientifique ne garantit pas nécessairement d’obtenir gain de cause devant une instance disciplinaire dont le pouvoir d’appréciation reste, par nature, bien plus large que celui d’un tribunal appelé à trancher une controverse purement technique.
Sources
- Timeline of events for Deflategate, New England Patriots QB Tom Brady — ESPN
- Wells Report: Probable that Brady conspired with staffers to deflate balls — CBS Sports (2015-05-06)
- Tom Brady has done his time for Deflategate, but the science says he’s not guilty — Sports Illustrated
- 21 Scientists Say Tom Brady Is Right And The NFL Is Wrong — HuffPost
- Tom Brady’s Deflategate suspension reinstated by federal court — The Washington Post (2016-04-25)
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