Comment un seul film de pirates a-t-il coulé tout un studio hollywoodien en 1995 ?
Présenté comme le film de la reconquête pour le studio Carolco, le film de pirates Cutthroat Island engloutit plus de 100 millions de dollars sans jamais trouver son public. Le studio, déjà fragilisé, fait faillite un mois avant même la sortie du film en salles.
Le contexte
Fondé en 1976 par Mario Kassar et Andrew Vajna, le studio indépendant Carolco Pictures s’est imposé dans les années 1980 et au début des années 1990 comme un acteur hollywoodien majeur, produisant des succès considérables tels que la saga Rambo ou Terminator 2 : le Jugement dernier, qui rapporte à lui seul plus de 500 millions de dollars au box-office mondial en 1991. Malgré ces triomphes commerciaux retentissants, le studio accumule cependant des pertes financières croissantes tout au long de la période, ses coûts de production s’envolant plus vite que ses recettes, au point d’afficher une perte nette de 265,1 millions de dollars dès la fin de l’année 1991.
La décision
Cherchant à relancer sa fortune commerciale avec un nouveau grand spectacle populaire, Carolco mise l’essentiel de ses ressources restantes sur Cutthroat Island, un film de pirates réalisé par Renny Harlin et porté par Geena Davis, allant jusqu’à annuler d’autres productions en cours et céder ses parts dans des films rentables comme Stargate pour financer ce tournage jugé prioritaire entre tous. Le studio le présente en interne comme le film de la reconquête, celui qui doit restaurer sa crédibilité financière auprès des banques et des investisseurs après plusieurs années de pertes cumulées.
La chute
Le tournage, marqué par une accumulation de mésaventures coûteuses, dérape rapidement : le directeur de la photographie chute d’une grue dès la première semaine et doit être remplacé, le renvoi du chef opérateur pousse plus de deux douzaines de membres de l’équipe à démissionner en signe de protestation, et Renny Harlin doit lui-même avancer un million de dollars de sa poche pour financer des réécritures de script lorsque Carolco, exsangue financièrement, ne parvient plus à en assurer le paiement. Le budget final atteint ainsi entre 92 et 115 millions de dollars, un montant extraordinaire pour l’époque, tandis que le studio dépose le bilan en vertu du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites dès novembre 1995, un mois avant même la sortie en salles du film. Celui-ci ne rapporte finalement que 16 millions de dollars de recettes mondiales, dont 10 millions sur le seul marché nord-américain, pour des pertes nettes estimées à 147 millions de dollars une fois ajustées à l’inflation.
Les conséquences
L’échec commercial de Cutthroat Island scelle définitivement le sort de Carolco Pictures, qui ne s’en relève jamais et cesse toute activité de production dans les mois qui suivent. En avril 2012, le film est officiellement reconnu par le Guinness des records comme le plus grand échec commercial de l’histoire du cinéma, un titre qu’il ne conserve toutefois que quelques mois avant d’être détrôné par John Carter, produit par Disney la même année.
Et depuis ?
Cutthroat Island demeure depuis, aux côtés de Heaven’s Gate quinze ans plus tôt, l’un des exemples les plus fréquemment cités dans l’industrie du cinéma pour illustrer comment un seul projet mal maîtrisé, combinant dérapages budgétaires en cascade et pari stratégique disproportionné par rapport aux moyens réels d’un studio, peut suffire à provoquer la disparition pure et simple d’une maison de production pourtant solidement établie sur le marché quelques années plus tôt à peine.
Le catalogue de films de Carolco est finalement racheté en mars 1996 par le groupe français Canal+ pour environ 58 millions de dollars, ses droits se retrouvant depuis dispersés entre plusieurs ayants droit selon les titres. Mario Kassar retente pour sa part sa chance dès 1998 en fondant, avec son ancien associé Andrew Vajna, une nouvelle société de production, C2 Pictures, présentée comme la successeure directe de Carolco, sans jamais toutefois retrouver une ampleur commerciale comparable à celle du studio à l’apogée de son succès.
Sources
- Cutthroat Island — Wikipedia
- Carolco Pictures — Wikipedia
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