Comment un cheval censé savoir compter a-t-il pu tromper une commission scientifique entière ?
Présenté par son propriétaire Wilhelm von Osten comme capable d’additionner, de lire l’heure et d’épeler des mots en tapant du sabot, le cheval Clever Hans passe avec succès l’examen d’une commission scientifique de treize experts en 1904. Le psychologue Oskar Pfungst démontre trois ans plus tard, par une série d’expériences rigoureuses, que le cheval ne calculait rien du tout : il se contentait de lire d’infimes signaux corporels involontaires émis par ses interrogateurs, une découverte fondatrice pour toute la méthodologie expérimentale moderne.
Le contexte
Professeur de mathématiques dans un lycée allemand, entraîneur de chevaux amateur et adepte de courants mystiques, Wilhelm von Osten affirme au début du XXe siècle avoir appris à son cheval Hans à additionner, soustraire, multiplier, diviser, travailler avec des fractions, lire l’heure, suivre un calendrier, distinguer des tonalités musicales, lire, épeler et même comprendre l’allemand, toutes ces réponses étant communiquées en tapant du sabot un nombre précis de fois. Von Osten présente son cheval gratuitement à travers toute l’Allemagne, suscitant un engouement tel que le New York Times consacre lui-même un article au phénomène dès 1904.
La décision
Face à l’intérêt public considérable suscité par ces démonstrations, l’office allemand de l’éducation constitue une commission d’enquête réunissant treize membres aux profils variés, dont un vétérinaire, un directeur de cirque, un officier de cavalerie, des enseignants et un directeur de zoo, placée sous la direction du psychologue reconnu Carl Stumpf. Cette « commission Hans » conclut en septembre 1904, après examen approfondi, à l’absence de toute supercherie délibérée de la part de von Osten ou de son cheval, un verdict qui semble alors définitivement valider les capacités intellectuelles extraordinaires prêtées à l’animal.
La chute
Le psychologue Oskar Pfungst reprend pourtant l’enquête à son compte et conçoit une série d’expériences bien plus rigoureuses, isolant le cheval de son interrogateur, recourant à des questionneurs inconnus de l’animal, utilisant des œillères et faisant varier systématiquement le fait que la personne posant la question connaisse elle-même la réponse exacte à l’avance. Ses résultats se révèlent sans appel : Hans atteint 89 % de bonnes réponses lorsqu’il peut voir son interrogateur, mais seulement 6 % lorsque ce contact visuel lui est retiré. Pfungst établit ainsi que les questionneurs modifient inconsciemment leur posture et leur expression faciale à mesure que le cheval approche du nombre correct de coups de sabot, une tension perceptible qui se relâche visiblement au moment précis du dernier coup exact, fournissant ainsi au cheval le signal d’arrêt dont il avait réellement besoin, sans la moindre compréhension mathématique sous-jacente de sa part.
Les conséquences
Von Osten lui-même refusera toujours d’accepter les conclusions de Pfungst, continuant de présenter Hans à travers toute l’Allemagne devant des foules toujours aussi enthousiastes jusqu’à sa mort en 1909. Le cheval passe ensuite entre les mains de plusieurs propriétaires successifs avant d’être réquisitionné comme cheval de guerre lors du premier conflit mondial, où il trouve la mort au combat ou est consommé par des soldats affamés vers 1916. D’autres animaux réputés « savants », dont la chienne border collie Rico créditée d’un vocabulaire de plus de 200 mots, seront par la suite étudiés avec un soin méthodologique spécifiquement destiné à écarter tout risque de reproduction du même biais. Cette découverte, aujourd’hui connue sous le nom d’« effet Clever Hans », révèle que ni von Osten ni la commission initiale de treize experts n’avaient jamais eu l’intention de tromper qui que ce soit : tous furent eux-mêmes abusés par leurs propres signaux corporels involontaires, transmis à leur insu total au cheval au fil de centaines de sessions de questions-réponses répétées. L’affaire illustre ainsi, de façon presque expérimentale, combien un biais méthodologique peut échapper même à des observateurs compétents et de bonne foi lorsque le protocole d’observation lui-même reste insuffisamment contrôlé.
Et depuis ?
L’effet Clever Hans devient dès lors un concept fondateur de la méthodologie expérimentale moderne, imposant durablement le recours systématique à des protocoles en aveugle, voire en double aveugle, dans l’ensemble des disciplines de la psychologie comparée, des sciences cognitives et de l’étude de la cognition animale, afin d’éliminer tout risque de contamination des résultats par les attentes inconscientes de l’expérimentateur lui-même. L’épisode demeure aujourd’hui enseigné dans la quasi- totalité des cursus universitaires de psychologie expérimentale comme l’exemple fondateur par excellence de ce type précis de biais scientifique, plus d’un siècle après la mort du cheval qui lui a donné son nom.
Sources
- Clever Hans — Wikipedia
- Carl Stumpf — Wikipedia
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