Comment une erreur de traduction a-t-elle pu faire croire à une civilisation martienne pendant près d’un siècle ?
En 1877, l’astronome italien Giovanni Schiaparelli décrit sur Mars des « canali », des chenaux en italien, traduits en anglais par « canals », terme impliquant une origine artificielle. L’Américain Percival Lowell fonde en 1894 tout un observatoire pour étudier ces structures, publiant plusieurs ouvrages affirmant qu’une civilisation martienne agonisante les aurait construites pour irriguer sa planète. La sonde Mariner 4 met un terme définitif à cette théorie en 1965 en photographiant un désert criblé de cratères, sans la moindre trace de canal.
Le contexte
En 1877, l’astronome italien Giovanni Schiaparelli observe à travers son télescope des structures linéaires sombres à la surface de Mars et les décrit en italien sous le terme de « canali », signifiant simplement chenaux ou sillons naturels. Cette description, une fois traduite en anglais par le mot « canals », induit d’emblée une connotation radicalement différente, ce terme désignant en anglais une structure nécessairement artificielle plutôt qu’une simple formation géologique naturelle, une confusion linguistique fondatrice qui va durablement orienter l’interprétation scientifique du phénomène.
La décision
Issu d’une grande famille bostonienne et diplômé de Harvard en mathématiques, Percival Lowell dirige d’abord une filature de coton pendant plusieurs années avant de multiplier les voyages en Extrême- Orient, où il occupe notamment les fonctions de conseiller diplomatique auprès d’une mission coréenne en 1883. C’est la lecture de l’ouvrage de l’astronome français Camille Flammarion consacré à la planète Mars qui le détourne définitivement de ses activités antérieures : convaincu par les observations de Schiaparelli, il se consacre entièrement à l’astronomie dès 1893 et s’empare de cette théorie martienne pour fonder l’année suivante son propre observatoire à Flagstaff, en Arizona, spécifiquement dédié à l’étude approfondie de ces structures martiennes. Il publie au fil des années suivantes plusieurs ouvrages, dont Mars and Its Canals en 1906, dans lesquels il défend avec conviction la thèse d’une civilisation martienne avancée mais agonisante, contrainte de construire un immense réseau de canaux d’irrigation pour acheminer l’eau des calottes polaires vers les zones désertiques équatoriales de la planète, une théorie qui captive immédiatement l’imagination du grand public et inspirera notamment l’écrivain britannique H. G. Wells.
La chute
Plusieurs astronomes contemporains de Lowell expriment pourtant rapidement leur scepticisme : l’astronome grec Eugène Antoniadi, observant Mars depuis l’observatoire de Meudon avec un instrument nettement plus performant lors de l’opposition de 1909, ne parvient à distinguer aucun canal, un constat corroboré la même année par des clichés photographiques pris depuis l’observatoire du Pic du Midi. Dès 1903, les chercheurs Joseph Edward Evans et Edward Maunder démontrent même expérimentalement qu’un télescope de qualité insuffisante peut transformer une série de points isolés observés à la limite de la résolution optique en une illusion de lignes continues, une explication qui anticipe avec une remarquable précision la nature réelle du phénomène observé par Lowell.
Les conséquences
La théorie des canaux martiens ne sera définitivement et irréversiblement démentie qu’en 1965, plus d’un demi-siècle après les premières publications de Lowell, lorsque la sonde américaine Mariner 4 survole Mars et transmet les toutes premières photographies rapprochées de sa surface. Ces images révèlent un paysage entièrement criblé de cratères d’impact, aride et dépourvu de toute trace d’irrigation artificielle, avec une pression atmosphérique ne représentant que 0,4 à 0,7 % de celle de la Terre et des températures de surface avoisinant les moins cent degrés Celsius, des conditions manifestement incompatibles avec l’existence de toute civilisation, martienne ou non.
Et depuis ?
L’épisode des canaux de Mars demeure aujourd’hui un cas d’école fréquemment cité en histoire des sciences pour illustrer comment un simple accident de traduction, combiné aux limites techniques de l’observation astronomique et à la tendance humaine à percevoir des motifs cohérents y compris là où il n’en existe aucun, a pu façonner pendant près d’un siècle une croyance scientifique aussi élaborée qu’entièrement infondée. La fascination populaire suscitée par cette théorie erronée aura malgré tout durablement marqué l’imaginaire collectif autour de Mars, contribuant à façonner tout un pan de la science-fiction consacrée à d’éventuelles civilisations extraterrestres voisines de la Terre. L’héritage scientifique de Lowell ne se limite d’ailleurs pas à cette seule théorie erronée : ses recherches consacrées durant la dernière décennie de sa vie à une hypothétique « planète X » poseront directement les bases méthodologiques qui permettront à l’astronome Clyde Tombaugh de découvrir Pluton en 1930, quatorze années seulement après la mort de Lowell lui-même.
Sources
- Martian canal — Wikipedia
- Percival Lowell — Wikipedia
- Mariner 4 — Wikipedia
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