Comment un astronome a-t-il consacré sa vie à cartographier des canaux martiens qui n’existaient pas ?
Persuadé qu’un réseau de canaux artificiels sillonne la surface de Mars, l’astronome Percival Lowell construit un observatoire entier pour les cartographier et publie trois livres sur le sujet. Une expérience menée sur des écoliers en 1903 révèle qu’il s’agissait d’une illusion optique.
Le contexte
Issu d’une riche famille d’industriels de Boston, diplômé de Harvard et passé par la diplomatie — il sert en 1883 comme secrétaire de la première mission diplomatique coréenne —, Percival Lowell se découvre sur le tard une passion dévorante pour l’astronomie après avoir pris connaissance des travaux de l’astronome italien Giovanni Schiaparelli, qui a repéré en 1877 un réseau de lignes sombres à la surface de Mars et les a baptisées canali, mot italien signifiant simplement « chenaux » ou « détroits ». Mal traduit en anglais par « canals », terme qui implique en anglo-saxon une origine artificielle plutôt que naturelle, le mot déclenche une vague de spéculations sur une possible civilisation martienne.
La décision
Convaincu par cette hypothèse, Lowell finance et fait construire en 1894 son propre observatoire à Flagstaff, en Arizona, spécifiquement pour observer Mars dans les meilleures conditions possibles. Il y consacre le reste de sa vie et publie trois ouvrages complets défendant l’idée d’un réseau planétaire de canaux d’irrigation construits par une civilisation martienne avancée pour acheminer l’eau des calottes polaires vers un désert équatorial asséché : Mars en 1895, Mars and Its Canals en 1906, puis Mars as the Abode of Life en 1908.
La chute
Dès le début du XXe siècle, plusieurs astronomes contestent vivement ses observations. Le naturaliste britannique Alfred Russel Wallace, codécouvreur avec Darwin du principe de sélection naturelle, publie en 1907 un livre entier, Is Mars Habitable?, réfutant point par point l’ouvrage de Lowell et concluant au contraire que la planète est non seulement dépourvue de vie intelligente, mais tout simplement inhabitable en l’état. En 1903, l’astronome britannique Edward Walter Maunder mène avec son collègue Joseph Edward Evans une expérience restée célèbre : il fait dessiner à des écoliers, depuis le fond d’une salle de classe, un disque parsemé de taches irrégulières sans la moindre ligne droite. De nombreux élèves, incapables de distinguer clairement les détails à cette distance, relient spontanément les taches par des traits rectilignes dans leurs copies — reproduisant sans le savoir l’illusion optique qui a très probablement abusé Lowell lui-même, son œil percevant peut-être jusqu’aux vaisseaux sanguins de sa propre rétine projetés sur l’image observée au plus fort grossissement de son télescope.
Les conséquences
Malgré ces critiques, la théorie des canaux martiens connaît un immense succès populaire et alimente durablement l’imaginaire collectif occidental sur la vie extraterrestre, influençant des générations d’écrivains et de cinéastes de science-fiction bien après la mort de Lowell en 1916. Il faut attendre le survol de Mars par la sonde américaine Mariner 4, en 1965, pour que les premières photographies rapprochées de la planète ne révèlent définitivement aucune trace de canaux, ni artificiels ni naturels, mettant un terme à plus de soixante-dix ans de spéculation scientifique et populaire.
Et depuis ?
L’observatoire Lowell de Flagstaff, fondé sur cette théorie aujourd’hui entièrement réfutée, n’en demeure pas moins un site de recherche astronomique de tout premier plan : c’est là que l’astronome Clyde Tombaugh découvre, en 1930, la planète naine Pluton, l’une des découvertes les plus célèbres de l’histoire de l’astronomie moderne. L’épisode des canaux de Mars reste depuis un cas d’école classique en psychologie de la perception, cité pour illustrer combien le cerveau humain, confronté à des informations visuelles ambiguës et à une conviction préalable suffisamment forte, peut littéralement construire de toutes pièces des motifs cohérents là où il n’existe, en réalité, rien de tel — une mise en garde qui reste d’actualité bien au-delà de l’astronomie, chaque fois qu’un observateur convaincu à l’avance croit distinguer un signal clair dans ce qui n’est, au fond, qu’un bruit de fond ambigu.
Sources
- Percival Lowell and the Canals of Mars — Skeptical Inquirer
- Percival Lowell and the Canals of Mars, Part II: How to See Things That Aren’t There — Skeptical Inquirer
- Canals of Mars — Encyclopaedia Britannica
- People Used to Believe Aliens Built Canals on Mars. Here’s Why You Should Care. — Newspapers.com Blog
- Percival Lowell — Wikipedia
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