Comment une coureuse a-t-elle pu remporter le marathon de Boston sans jamais courir la majorité du parcours ?
Le 21 avril 1980, Rosie Ruiz franchit la ligne d’arrivée du marathon de Boston en tête, avec un temps qui en aurait fait la troisième plus rapide de l’histoire. Aucun témoin ne se souvient pourtant de l’avoir vue courir avant les derniers kilomètres, et elle est disqualifiée huit jours plus tard après la découverte qu’elle avait rejoint la course depuis la foule, non loin de l’arrivée.
Le contexte
Le 21 avril 1980, la 84e édition du marathon de Boston, l’une des courses de fond les plus prestigieuses et les plus anciennes du monde, réunit comme chaque année des milliers de coureurs amateurs et professionnels sur les 42,195 kilomètres séparant Hopkinton de Boston. Parmi les participantes figure Rosie Ruiz, une New-Yorkaise de 26 ans peu connue du circuit de la course à pied, qui s’était déjà qualifiée pour Boston l’année précédente en terminant le marathon de New York 1979 avec un temps jugé rétrospectivement suspect par plusieurs observateurs.
La décision
Ruiz franchit la ligne d’arrivée du marathon de Boston en tête de la catégorie féminine, avec un temps de 2 heures 31 minutes et 56 secondes, ce qui en aurait fait à l’époque la performance féminine la plus rapide de l’histoire de l’épreuve et la troisième plus rapide jamais enregistrée toutes courses confondues. Interrogée immédiatement après la course sur son entraînement par la journaliste et ancienne coureuse Kathrine Switzer, Ruiz répond ne pas savoir ce que sont les « fractionnés », une méconnaissance surprenante pour une athlète censée avoir couru un tel temps, et ne montre par ailleurs aucun signe de fatigue ni de transpiration habituels chez une marathonienne venant de courir plus de deux heures.
La chute
Plusieurs témoins, dont des étudiants de Harvard présents sur le bord du parcours, rapportent avoir vu Ruiz surgir soudainement de la foule des spectateurs sur Commonwealth Avenue, à environ huit cents mètres seulement de l’arrivée, tandis qu’aucun des coureurs de tête ni des photographes positionnés aux points de passage intermédiaires ne se souvient de l’avoir aperçue plus tôt dans la course. L’organisation du marathon de Boston, alertée par ces témoignages concordants et par la fréquence cardiaque au repos anormalement élevée de Ruiz pour une athlète de ce niveau, ouvre une enquête qui aboutit à sa disqualification officielle le 29 avril 1980, huit jours après la course.
Les conséquences
La véritable gagnante, la Québécoise Jacqueline Gareau, se voit enfin remettre sa couronne de lauréate lors d’une cérémonie improvisée organisée pour réparer l’humiliation d’avoir vu sa victoire usurpée pendant plus d’une semaine. L’enquête menée dans la foulée révèle également que Ruiz avait déjà triché de façon similaire l’année précédente au marathon de New York, en empruntant le métro pour rejoindre une portion avancée du parcours, ce qui lui vaut d’être rétroactivement disqualifiée de cette course également par les organisateurs new-yorkais.
Et depuis ?
L’affaire Rosie Ruiz reste aujourd’hui le cas de tricherie le plus célèbre de l’histoire du marathon, son nom étant devenu une référence quasi générique dans le monde de la course à pied pour désigner toute performance sportive obtenue par fraude plutôt que par l’effort réel. L’épisode a poussé les organisateurs de grands marathons à travers le monde à renforcer considérablement leurs dispositifs de contrôle du parcours, notamment par l’installation de points de chronométrage intermédiaires obligatoires et, plus tard, de puces électroniques individuelles permettant de vérifier qu’un coureur a bien emprunté l’intégralité du tracé officiel plutôt qu’un raccourci non autorisé. Ruiz elle-même, qui n’a jamais publiquement reconnu sa fraude jusqu’à sa mort en 2019, reste un cas d’école cité dans les formations d’organisation sportive sur l’importance des contrôles anti-fraude même dans des disciplines a priori peu propices à la tricherie technologique.
Jacqueline Gareau elle-même ne reçoit sa médaille d’or officielle que huit jours après la course, lors d’une cérémonie improvisée organisée sur son lieu de travail plutôt que sur la ligne d’arrivée du marathon elle-même, une réparation tardive qui ne pourra jamais totalement compenser l’humiliation d’avoir vu sa victoire usurpée pendant plus d’une semaine devant les médias du monde entier. Le documentaire Marathon Con, sorti en 2016, revient en détail sur cette affaire et sur les nombreuses zones d’ombre qui subsistent encore aujourd’hui quant à la méthode exacte employée par Ruiz pour rejoindre le peloton de tête sans jamais avoir couru la majorité du parcours officiel.
Sources
- Rosie Ruiz — Wikipedia
- Boston Marathon — Wikipédia
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