Comment des ouvriers renvoyés travailler malgré des fissures visibles la veille ont-ils péri par milliers ?
Le 24 avril 2013, l’immeuble Rana Plaza, construit sur un étang comblé avec quatre étages ajoutés sans permis, s’effondre à Savar, au Bangladesh, faisant 1 134 morts parmi les ouvriers du textile. La veille, des fissures avaient pourtant été repérées et les commerces du rez-de-chaussée fermés, mais les ouvriers des ateliers de confection avaient été renvoyés travailler le lendemain matin.
Le contexte
Construit en 2006 à Savar, dans la banlieue de Dhaka, capitale du Bangladesh, l’immeuble commercial Rana Plaza, haut de neuf étages, abrite au moment des faits cinq ateliers de confection textile employant environ 5 000 ouvriers, ainsi que des commerces et une agence bancaire au rez-de-chaussée. Le bâtiment a été édifié sur un étang préalablement comblé, une fondation intrinsèquement fragile sur laquelle les quatre derniers étages ont été ajoutés sans le moindre permis de construire, selon les responsables du service d’incendie du Bangladesh, alors même que l’architecte d’origine du projet affirmera plus tard que l’immeuble n’avait été conçu au départ que pour accueillir des bureaux et des commerces, en aucun cas des ateliers industriels équipés de machines lourdes.
La décision
Le 23 avril 2013, la veille de la catastrophe, d’importantes fissures apparaissent de façon visible sur la structure du bâtiment, poussant les commerces et la banque du rez-de-chaussée à fermer immédiatement leurs portes par précaution. La direction des ateliers de confection situés aux étages supérieurs choisit pourtant d’ignorer ce même signal d’alerte : le propriétaire de l’immeuble, Sohel Rana, déclare publiquement aux médias que le bâtiment reste parfaitement sûr et que les ouvriers doivent reprendre le travail dès le lendemain matin, certains ateliers allant jusqu’à menacer leurs employés d’une retenue sur salaire en cas de refus de se présenter.
La chute
Le 24 avril 2013, vers 8h57 heure locale, l’immeuble s’effondre entièrement sur lui-même, ne laissant intact que son rez-de-chaussée. Le bilan officiel s’établit à 1 134 morts, principalement des ouvrières du textile, et environ 2 500 blessés dégagés des décombres au terme d’opérations de recherche et de sauvetage qui se poursuivent durant dix-neuf jours consécutifs. Les ateliers logés dans l’immeuble fabriquent au moment de l’effondrement des vêtements destinés à de nombreuses enseignes internationales, parmi lesquelles Benetton, Zara, Mango, Primark, Walmart et The Children’s Place.
Les conséquences
Sohel Rana est arrêté quatre jours après la catastrophe alors qu’il tentait de fuir le pays par le poste-frontière de Benapole, à la frontière indienne, avant d’être inculpé pour meurtre et corruption. Plus de 200 marques et enseignes internationales de la mode, dont H&M et Zara, signent dès le 15 mai 2013, soit à peine trois semaines après la catastrophe, l’Accord sur la sécurité incendie et la sécurité des bâtiments au Bangladesh, un texte juridiquement contraignant élaboré en partenariat avec les syndicats mondiaux du secteur, prévoyant notamment des inspections indépendantes associant les travailleurs eux-mêmes, la publication systématique des rapports d’usine, un engagement financier direct des marques signataires et la mise en place de comités de sécurité élus démocratiquement au sein de chaque usine concernée. Walmart et une quinzaine d’autres enseignes nord-américaines refusent en revanche d’y adhérer, lui préférant un dispositif alternatif nettement moins contraignant sur le plan financier.
Et depuis ?
Un fonds d’indemnisation des victimes, placé sous l’égide de l’Organisation internationale du travail, est mis en place dans les mois suivant la catastrophe, l’enseigne britannique Primark en devenant le principal contributeur avec 12,4 millions de dollars versés. Si l’indemnisation complète des victimes et de leurs familles est considérée comme atteinte dès 2015, plus d’une vingtaine de foyers concernés restent alors encore privés de tout dédommagement faute de pouvoir produire les documents administratifs requis. L’effondrement du Rana Plaza demeure aujourd’hui l’accident industriel le plus meurtrier de l’histoire du secteur textile mondial, ayant durablement transformé le débat public autour de la responsabilité des marques de mode occidentales vis-à-vis des conditions de travail réelles au sein de leurs chaînes d’approvisionnement délocalisées, l’accord initial de 2013 étant lui-même reconduit sous une forme transitoire dès 2018 afin de transférer progressivement ses missions de contrôle à un organisme national bangladais dédié à la sécurité des usines.
La plateforme Piper Alpha, un quart de siècle plus tôt, et le pont Morandi, cinq ans plus tard, illustrent le même refus d’agir face à un risque pourtant signalé avant la catastrophe.
Sources
- 2013 Savar building collapse — Wikipedia
- Accord on Fire and Building Safety in Bangladesh — Wikipedia
- Primark — Wikipedia
- Ready-made garment industry in Bangladesh — Wikipedia
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