Comment un simple bordereau de permis de travail égaré a-t-il causé la pire catastrophe pétrolière offshore de l’histoire ?
Le 6 juillet 1988, sur la plateforme pétrolière Piper Alpha en mer du Nord, l’équipe de nuit redémarre une pompe dont personne ne lui a signalé qu’elle manquait d’une soupape de sécurité retirée quelques heures plus tôt. L’explosion et les incendies en cascade qui suivent tuent 167 personnes, dans le pire accident jamais survenu sur une installation pétrolière offshore.
Le contexte
Mise en service en décembre 1976 à environ 190 kilomètres au nord-est d’Aberdeen, en Écosse, la plateforme pétrolière et gazière Piper Alpha, exploitée par la compagnie Occidental Petroleum, constitue au moment des faits le plus important site de production pétrolière offshore au monde, assurant à elle seule environ 10 % de la production totale de la mer du Nord britannique. Le 6 juillet 1988, dans le cadre d’opérations de maintenance courante, une soupape de sécurité est retirée de la pompe à condensat A pour être recertifiée, l’ouverture laissée béante n’étant provisoirement obturée que par une simple bride borgne serrée à la main.
La décision
Le système de permis de travail en vigueur sur la plateforme s’avère cette nuit-là défaillant à plusieurs niveaux : deux permis distincts existent, l’un pour la révision générale de la pompe et l’autre spécifiquement pour le retrait de la soupape de sécurité, mais ce second document, pourtant crucial, demeure introuvable au moment de la relève de l’équipe de nuit. L’ingénieur de l’équipe de jour omet par ailleurs d’informer verbalement son successeur que la pompe A ne doit en aucun cas être remise en service. Lorsque la pompe B tombe en panne à 21h45, l’équipe de nuit, ignorant tout du retrait de la soupape et ne disposant que du seul permis de révision générale, décide de redémarrer la pompe A pour maintenir la production, sans jamais soupçonner l’absence du dispositif de sécurité censé protéger l’installation.
La chute
Vers 22 heures, le gaz réintroduit dans la pompe A s’échappe à haute pression par l’ouverture mal obturée et s’enflamme presque aussitôt, l’origine exacte de l’inflammation restant à ce jour incertaine. L’explosion souffle les parois coupe-feu de la plateforme, pourtant non conçues pour résister à ce type de déflagration, détruisant presque entièrement la salle de contrôle et privant l’installation de son alimentation électrique, ce qui désactive du même coup les pompes d’extinction incendie et le système d’alarme générale. À 22h20, la rupture violente du pipeline de gaz Tartan libère près de trente tonnes de gaz hautement inflammable dès la première minute, provoquant un gigantesque jet de flammes, suivi à 22h50 puis 23h20 par la rupture de deux autres canalisations reliées à des plateformes voisines, rendant dès lors l’embrasement total de la structure inévitable. Le module d’hébergement, où les employés avaient reçu pour consigne de se réfugier plutôt que d’évacuer immédiatement, finit par basculer dans la mer vers 23h45 avec près de quatre-vingts hommes encore à l’intérieur.
Les conséquences
Sur les 226 personnes présentes cette nuit-là, 167 perdent la vie, dont deux sauveteurs morts durant les opérations de secours, tandis que les 61 survivants doivent pour la plupart leur salut au seul fait d’avoir sauté directement dans la mer depuis diverses hauteurs de la plateforme, certains plongeant depuis l’héliport situé à cinquante-trois mètres au-dessus de l’eau. L’enquête publique dirigée par le juge écossais William Cullen, menée durant treize mois et rendue publique en novembre 1990, formule 106 recommandations touchant aussi bien les procédures de permis de travail que la conception même des plateformes, sans toutefois déboucher sur la moindre poursuite pénale à l’encontre d’Occidental Petroleum.
Et depuis ?
Les recommandations de l’enquête Cullen débouchent directement sur l’adoption de l’Offshore Safety Act de 1992, qui transfère la responsabilité du contrôle de la sécurité en mer du Nord du ministère britannique de l’Énergie vers un organisme de sécurité indépendant, mettant ainsi fin au conflit d’intérêts inhérent à une même administration chargée à la fois de promouvoir la production pétrolière et d’en surveiller la sécurité. Chaque plateforme opérant désormais dans les eaux britanniques doit produire un dossier de sécurité détaillé démontrant que tous les risques résiduels ont été ramenés à un niveau aussi bas que raisonnablement possible, un principe de régulation directement issu de cette catastrophe et devenu depuis une référence internationale en matière de sécurité industrielle offshore.
Sept ans plus tôt, l’effondrement des passerelles du Hyatt Regency avait déjà montré comment une simple défaillance de communication, aussi minime en apparence, pouvait transformer une installation en piège mortel ; Deepwater Horizon, vingt-deux ans plus tard, rappellera que l’industrie pétrolière offshore n’a toujours pas tiré toutes les leçons de Piper Alpha.
Sources
- Piper Alpha — Wikipedia
- William Cullen, Baron Cullen of Whitekirk — Wikipedia
- Occidental Petroleum — Wikipedia
- Health and Safety Executive — Wikipedia
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