Pourquoi la Prohibition a-t-elle fait exploser le crime organisé aux États-Unis ?
Censée éradiquer l’alcoolisme et la criminalité liée aux saloons, l’interdiction totale de l’alcool aux États-Unis fait au contraire prospérer un vaste marché noir contrôlé par le crime organisé. Après treize ans d’application impossible, la Prohibition est finalement abrogée en 1933.
Le contexte
Portés par un mouvement social et religieux hostile à l’alcool actif depuis plusieurs décennies aux États-Unis, au premier rang duquel la puissante Woman’s Christian Temperance Union, fondée en 1874 et forte de 120 000 adhérentes dès 1879, ainsi que la plupart des dénominations protestantes du pays, les partisans de la tempérance obtiennent en 1919 la ratification du dix-huitième amendement à la Constitution américaine, complété par le Volstead Act voté la même année, qui en détaille les modalités concrètes d’application sur l’ensemble du territoire fédéral. Ces textes visent officiellement à réduire l’alcoolisme, les violences domestiques et la corruption politique que l’on associe alors largement aux débits de boissons, en interdisant purement et simplement la fabrication, la vente et le transport de boissons alcoolisées sur l’ensemble du territoire national.
La décision
Le dix-huitième amendement entre en vigueur le 17 janvier 1920, imposant une interdiction totale et uniforme de l’alcool à l’échelle du pays tout entier, sans distinction de contexte local ni de degré de consommation, pari inédit sur la capacité d’un État fédéral à faire respecter une prohibition aussi générale sur un territoire aussi vaste et diversifié.
La chute
L’application de la loi se révèle très rapidement impossible à assurer sur un territoire aussi vaste que celui des États-Unis : seuls 1 520 agents fédéraux de la prohibition sont chargés de faire respecter l’interdiction sur l’ensemble du pays, une force dérisoire face à l’étendue des frontières canadienne et mexicaine, à la longueur du littoral et à la diversité des terrains propices à la contrebande, tandis que plusieurs États, dont le Maryland et l’État de New York, refusent purement et simplement de mobiliser leurs propres forces de police locales pour faire appliquer, sur leur propre territoire, une loi fédérale à laquelle une large partie de leur population reste ouvertement hostile. Un vaste marché noir se développe rapidement en conséquence dans absolument tout le pays : à New York seule, on dénombre, dès 1925, entre 30 000 et 100 000 bars clandestins, ou « speakeasies », tandis que des réseaux criminels organisés, tel celui dirigé à Chicago par Al Capone, prennent le contrôle de la distribution illégale d’alcool, quitte à recourir systématiquement et sans hésitation à la violence contre tout établissement concurrent refusant de s’approvisionner auprès d’eux.
Les conséquences
Faute de pouvoir être poursuivi pour ses activités de contrebande proprement dites, Al Capone n’est finalement arrêté qu’en 1931, sur la base d’accusations de fraude fiscale portant sur des revenus non déclarés d’environ 1,04 million de dollars entre 1925 et 1929, et condamné à onze ans de prison fédérale. Sur le plan budgétaire, l’interdiction prive par ailleurs les collectivités publiques américaines d’une source de recettes fiscales qui représentait, avant son entrée en vigueur, environ 14 % de l’ensemble des recettes fiscales fédérales, étatiques et locales combinées, un manque à gagner qui pèse d’autant plus lourdement sur les finances publiques à mesure que la Grande Dépression s’installe à partir de 1929.
Et depuis ?
Face à l’échec devenu manifeste de la prohibition à réduire durablement la consommation d’alcool tout en alimentant, à l’inverse, une explosion sans précédent du crime organisé, le vingt-et-unième amendement abroge purement et simplement le dix-huitième le 5 décembre 1933, un cas unique dans l’histoire constitutionnelle américaine d’un amendement entièrement annulé par un autre. L’épisode reste depuis l’exemple de référence le plus fréquemment cité, aux États-Unis comme ailleurs dans le monde, pour illustrer les effets pervers d’une interdiction générale imposée à l’échelle d’un pays entier sans que les moyens de contrôle nécessaires pour la faire respecter durablement sur le terrain n’aient été véritablement réunis au préalable.
Sources
- Prohibition in the United States — Wikipedia
- Al Capone — Wikipedia
- Temperance movement in the United States — Wikipedia
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