Comment un réalisateur a-t-il pu terminer un film avec un acteur mort depuis un an ?
Tourné en 1956 par Ed Wood avec un budget de 60 000 dollars financé par une organisation baptiste, Plan 9 from Outer Space perd son acteur vedette Bela Lugosi, mort avant la fin du tournage. Wood termine le film en réutilisant de vieilles chutes muettes de l’acteur, doublé par le chiropracteur de sa femme dissimulé derrière une cape. En 1980, l’ouvrage The Golden Turkey Awards le désigne « pire film jamais réalisé », propulsant le film au rang de classique culte.
Le contexte
Tourné en novembre 1956 avec un budget total de seulement 60 000 dollars, Plan 9 from Outer Space est produit, écrit, réalisé et monté par Ed Wood, alors financé par une organisation baptiste imposant en échange plusieurs conditions inhabituelles, dont le baptême effectif de plusieurs membres de l’équipe de tournage dans une piscine de Beverly Hills. Le titre de travail original du film, jugé blasphématoire par ces mêmes financeurs baptistes, doit d’ailleurs être changé avant sa sortie en salles.
La décision
L’acteur vedette du film, Bela Lugosi, meurt en août 1956 avant même l’achèvement du tournage. Ed Wood choisit alors de récupérer plusieurs chutes muettes de l’acteur, tournées des années plus tôt pour un tout autre projet finalement abandonné, le montrant pleurer lors de funérailles, cueillir une rose ou traverser une maison en faisant virevolter sa cape de Dracula. Ces images, pourtant sans aucun lien narratif entre elles ni avec le scénario final du film, sont directement intégrées au montage, tandis que le chiropracteur de l’épouse de Wood double l’acteur décédé pour les scènes manquantes, dissimulé derrière la même cape et le visage systématiquement caché à la caméra.
La chute
Le film accumule les défauts techniques les plus caricaturaux : les soucoupes volantes ne sont en réalité que des maquettes en plastique commercialisées dans le commerce, simplement peintes en argenté, les pierres tombales du cimetière vacillent visiblement au moindre contact, et le montage mélange sans continuité de véritables séquences nocturnes avec des scènes tournées en plein jour puis assombries artificiellement. Tourné dans un format large destiné à masquer certains éléments techniques hors cadre, le film révèle par ailleurs bien plus tard, lors de ses diffusions télévisées en plein format à partir des années 1960, des perches de perchman et des pages de scénario posées sur les genoux des acteurs, restées invisibles lors des projections en salle d’origine mais parfaitement visibles sur le petit écran. Diffusé pour la première fois en salles le 15 mars 1957 puis sorti plus largement en juillet 1958, le film reçoit alors un accueil commercial tout à fait ordinaire pour une production de série B projetée en double programme dans les cinémas de quartier et les drive-in américains.
Les conséquences
Le film retombe dans un relatif anonymat télévisuel jusqu’en 1980, année où les auteurs Harry et Michael Medved le désignent, dans leur ouvrage à succès The Golden Turkey Awards, comme le « pire film jamais réalisé » de toute l’histoire du cinéma, une distinction qui vaut également à Ed Wood lui-même le titre ironique de pire réalisateur de tous les temps. Cette consécration inattendue transforme rétrospectivement le film en véritable phénomène culte, célébré depuis comme l’archétype absolu du cinéma « si mauvais qu’il en devient bon », recueillant aujourd’hui des critiques rétrospectives étonnamment plus indulgentes, avec 66 % d’avis favorables sur l’agrégateur Rotten Tomatoes. L’acteur principal Gregory Walcott, longtemps critique envers le film qu’il jugeait « sans le moindre goût », finira lui-même des décennies plus tard par se prêter au jeu en animant volontiers des séances de questions-réponses avec le public, reconnaissant progressivement l’attachement sincère que le film avait fini par susciter.
Et depuis ?
Le destin posthume de Plan 9 déborde largement le seul cadre cinématographique : le successeur du système d’exploitation Unix développé par les laboratoires Bell, publié en 1995, est directement baptisé Plan 9 from Bell Labs en clin d’œil assumé au film. La vie tumultueuse d’Ed Wood inspire par ailleurs le film biographique de Tim Burton sorti en 1994, qui se conclut précisément sur la première projection du film, et qui vaudra à l’acteur Martin Landau l’Oscar du meilleur second rôle masculin pour son interprétation de Bela Lugosi lui-même.
Sources
- Plan 9 from Outer Space — Wikipedia
- Ed Wood — Wikipedia
- Bela Lugosi — Wikipedia
- Ed Wood (film) — Wikipedia
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