Comment une entreprise a-t-elle pu continuer à empoisonner une baie pendant douze ans après avoir découvert la cause ?
Dès 1932, l’usine chimique Chisso déverse du méthylmercure dans la baie de Minamata, au Japon. Une maladie neurologique inconnue est officiellement signalée en 1956, mais Chisso, qui a discrètement confirmé la cause par des expériences sur des chats dès 1959, installe un système de traitement des eaux sciemment inefficace et continue de polluer jusqu’en 1968. Le gouvernement japonais n’établit officiellement le lien avec le méthylmercure que cette même année, douze ans après les premiers signalements.
Le contexte
Installée à Minamata, dans la préfecture japonaise de Kumamoto, depuis 1908, l’usine chimique Chisso rejette dans les eaux de la baie, dès 1932, du méthylmercure produit comme sous-produit de la fabrication d’acétaldéhyde utilisant du sulfate de mercure comme catalyseur. Ces rejets s’intensifient nettement à partir d’août 1951, lorsqu’un changement de catalyseur porte la proportion de méthylmercure présente dans les effluents de l’usine à environ 5 % du volume total évacué, un mercure organique qui s’accumule et se concentre progressivement dans les poissons et les coquillages de la baie, base alimentaire essentielle de la population locale.
La décision
Le 21 avril 1956, une fillette de cinq ans présentant des difficultés à marcher et à parler ainsi que des convulsions est examinée à l’hôpital de l’usine Chisso elle-même ; dès le 1er mai, le directeur de cet hôpital signale officiellement aux autorités sanitaires locales l’existence d’une « épidémie d’une maladie inconnue du système nerveux central », marquant la découverte officielle de ce qui deviendra la maladie de Minamata. Plutôt que de suspendre immédiatement ses rejets industriels en attendant d’en établir la cause exacte, Chisso commande en interne, dès juillet 1959, des expériences consistant à mélanger ses propres eaux usées à la nourriture de chats de laboratoire : le chat numéro 400 développe les symptômes caractéristiques de la maladie après seulement soixante- dix-huit jours d’exposition.
La chute
La direction de Chisso ordonne alors au responsable de ces recherches, Hajime Hosokawa, de cesser immédiatement ses travaux et dissimule purement et simplement leurs résultats accablants. L’usine installe malgré tout, en décembre 1959, un système de traitement des eaux baptisé Cyclator, présenté publiquement comme une solution efficace alors que des responsables de l’entreprise admettront bien plus tard qu’il se révélait en réalité « totalement inefficace » et ne retirait strictement « rien du mercure organique » présent dans les effluents. Chisso continue ainsi de déverser du méthylmercure dans la baie de Minamata jusqu’en 1968, soit pendant douze années supplémentaires après la découverte officielle de la maladie et neuf années après avoir elle-même confirmé en interne la responsabilité directe de ses propres rejets industriels.
Les conséquences
Le gouvernement japonais n’établit officiellement le lien entre la maladie et le méthylmercure déversé par Chisso que le 26 septembre 1968, douze ans après les premiers signalements. Au mois de mars 2001, 2 265 personnes ont été officiellement reconnues comme victimes de la maladie, avec un taux de mortalité documenté de 35 % parmi les cas les plus sévères, tandis que plus de 10 000 personnes supplémentaires reçoivent une indemnisation sans reconnaissance officielle de leur statut de victime. Un procès intenté en juin 1969 par quarante et un patients certifiés de vingt-huit familles aboutit le 20 mars 1973 à une victoire totale des plaignants, le tribunal ordonnant à Chisso le versement de 18 millions de yens par patient décédé, la plus importante somme jamais accordée par une juridiction japonaise jusque-là.
Et depuis ?
Chisso versera au total environ 86 millions de dollars d’indemnisations à l’ensemble des victimes reconnues d’ici 2004, tandis qu’un règlement supplémentaire conclu en 2010 étend une compensation forfaitaire à 2 123 victimes non officiellement certifiées jusque-là. Le nom même de Minamata en vient à désigner, bien au-delà du seul Japon, l’ensemble des intoxications au méthylmercure à travers le monde, la catastrophe inspirant directement l’adoption en 2013 de la convention de Minamata sur le mercure, premier traité international consacré spécifiquement à la réglementation de cette substance, un hommage tardif mais durable aux victimes d’une pollution industrielle sciemment prolongée pendant plus d’une décennie après que sa cause exacte fut connue.
Bhopal, près de trente ans plus tard, illustrera un même mépris des conséquences sanitaires au nom de la rentabilité industrielle ; l’assèchement de la mer d’Aral montrera qu’un désastre environnemental de cette ampleur peut aussi résulter d’une politique délibérée plutôt que d’une simple négligence d’entreprise.
Sources
- Minamata disease — Wikipedia
- Minamata Convention on Mercury — Wikipedia
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