Pourquoi les 129 hommes de l’expédition Franklin ont-ils tous disparu dans l’Arctique ?
Partie en 1845 avec deux navires et 129 hommes pour cartographier le passage du Nord-Ouest, l’expédition de Sir John Franklin disparaît intégralement dans l’Arctique canadien. Les épaves ne seront retrouvées qu’en 2014 et 2016, confirmant les récits inuits de famine et de cannibalisme.
Le contexte
Relancée par une prime officielle de 20 000 livres sterling promise par les autorités britanniques à quiconque parviendrait à découvrir le tracé complet du passage, la quête du Nord-Ouest mobilise l’imagination du public victorien depuis plusieurs décennies. En mai 1845, la Royal Navy britannique envoie une expédition de 129 officiers et marins, commandée par Sir John Franklin, explorateur polaire déjà expérimenté, à bord de deux navires robustes, le HMS Erebus et le HMS Terror. Leur mission consiste à achever la cartographie du passage du Nord-Ouest, cette route maritime tant convoitée reliant les océans Atlantique et Pacifique à travers l’archipel arctique canadien, encore largement inexplorée à cette époque.
La décision
Les deux navires embarquent des provisions prévues pour trois années complètes, dont plus de 8 000 boîtes de conserve chacun, une technologie alors relativement récente censée garantir un approvisionnement fiable sur une durée aussi longue en milieu hostile. L’expédition est aperçue pour la dernière fois par des baleiniers européens en juillet 1845, avant de s’enfoncer dans l’archipel arctique et de disparaître totalement des radars de la civilisation occidentale.
La chute
Les deux navires se retrouvent prisonniers des glaces au large de l’île du Roi-Guillaume dès l’hiver 1846-1847, contraignant l’équipage à y passer également l’hiver suivant. Franklin meurt le 11 juin 1847, avant que la situation à bord ne devienne réellement critique pour le reste de l’équipage. En avril 1848, les survivants restants, environ 105 hommes, abandonnent finalement les navires pris dans les glaces pour tenter de rejoindre à pied un poste de traite lointain, un trajet qu’aucun d’entre eux ne parvient à achever. Des analyses menées sur les ossements retrouvés des décennies plus tard révèlent des traces de découpe compatibles avec des pratiques de cannibalisme de survie lors des derniers jours de l’expédition, corroborant des témoignages recueillis dès 1854 par l’explorateur écossais John Rae, alors en mission de cartographie pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, auprès des populations inuites locales, qui lui rapportent avoir croisé un groupe d’une trentaine à quarantaine d’hommes blancs morts de faim près de l’embouchure de la rivière Back. Ces récits, jugés scandaleux, sont alors publiquement et vigoureusement réfutés par l’écrivain Charles Dickens, sollicité par la veuve de Franklin pour défendre la réputation de l’expédition dans son propre journal.
Les conséquences
Aucun survivant de l’expédition n’est jamais retrouvé. Plus de trente expéditions de recherche successives sont organisées au cours des décennies suivantes pour tenter de retrouver Franklin et ses hommes, ou à défaut d’en élucider le sort, contribuant paradoxalement à cartographier une large partie de l’Arctique canadien alors totalement inconnue de la Couronne britannique. Des analyses menées sur des échantillons osseux ont longtemps privilégié l’hypothèse d’un empoisonnement au plomb, provenant de la soudure des boîtes de conserve, comme facteur aggravant de la catastrophe ; des études plus récentes et plus précises ont toutefois nuancé cette explication, montrant que les niveaux de plomb mesurés préexistaient en grande partie à l’expédition elle-même.
Et depuis ?
Ce n’est qu’en septembre 2014 que l’épave du HMS Erebus est localisée au fond de l’eau près de l’île du Roi-Guillaume par une expédition de recherche canadienne, suivie en septembre 2016 par la découverte du HMS Terror dans la baie de Terror, au Nunavut — les deux épaves reposant précisément dans les zones décrites plus d’un siècle et demi auparavant par les témoignages oraux inuits, longtemps ignorés par les chercheurs occidentaux. L’expédition Franklin reste depuis l’un des exemples les plus cités de désastre d’exploration polaire, ainsi qu’un cas d’école sur la valeur historique et scientifique des savoirs oraux autochtones face au scepticisme prolongé des institutions coloniales de l’époque.
Près d’un siècle plus tard, la ligne Maginot montrera qu’une préparation minutieuse peut, elle aussi, reposer sur une hypothèse de départ totalement erronée sur le terrain réel à affronter.
Sources
- Franklin’s lost expedition — Wikipedia
- The Shipwrecks From John Franklin’s Doomed Arctic Expedition Were Exactly Where the Inuit Said They Would Be — Smithsonian Magazine
- Lead Poisoning Wasn’t a Major Factor in the Mysterious Demise of the Franklin Expedition — Smithsonian Magazine
- Charles Dickens, Dr. John Rae, and the Mystery of the Franklin Expedition — Owlcation
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