Comment un État tout entier a-t-il organisé le dopage systématique de milliers d’athlètes mineurs ?
Dès 1974, la République démocratique allemande organise via le « Plan d’État 14.25 » le dopage systématique d’environ 10 000 athlètes, souvent mineurs et non consentants, présenté comme de simples vitamines. Révélé après la réunification, ce programme laisse des séquelles physiques et psychologiques durables chez ses victimes.
Le contexte
Après un troisième rang inattendu au tableau des médailles des Jeux olympiques de Munich en 1972, les autorités sportives de la République démocratique allemande décident de généraliser à grande échelle un recours déjà partiellement engagé depuis 1966 aux substances dopantes. En 1974, le régime formalise cette politique sous la forme d’un document classé secret d’État baptisé « Plan d’État 14.25 », organisant méthodiquement l’administration de stéroïdes anabolisants à l’ensemble des sportifs considérés comme susceptibles de rapporter des médailles olympiques au pays.
La décision
Le programme repose principalement sur le Turinabol, un stéroïde anabolisant produit par l’entreprise publique Jenapharm, distribué sous la supervision directe du médecin Manfred Höppner au sein d’un dispositif interne discrètement désigné sous le nom de code « uM » pour « moyens de soutien ». Les substances sont administrées à environ 10 000 athlètes au total, fréquemment présentées aux intéressés eux-mêmes comme de simples compléments vitaminiques plutôt que comme des hormones stéroïdiennes, certains sportifs commençant ce traitement dès l’âge de douze ans, à l’image de la lanceuse de poids Birgit Boese. Manfred Ewald, ministre des Sports est-allemand et principal architecte de cette politique, justifie cette dissimulation systématique auprès des entraîneurs en affirmant que les athlètes, encore trop jeunes selon lui, n’ont pas besoin de tout savoir sur les produits qui leur sont administrés.
La chute
Le cas de l’athlète Heidi Krieger illustre de façon particulièrement frappante l’ampleur des conséquences humaines de ce programme : dopée systématiquement dès l’âge de seize ans, elle remporte le titre de championne d’Europe du lancer du poids en 1986 avant de subir, en 1997, une opération de réassignation sexuelle et de devenir Andreas Krieger, déclarant plus tard lors du procès d’Ewald que ce dopage forcé l’avait privée du droit de découvrir par elle-même quel genre elle souhaitait réellement vivre. Les conséquences sanitaires documentées après la réunification allemande incluent des maladies cardiovasculaires, des atteintes hépatiques, une virilisation sévère chez de nombreuses athlètes féminines ainsi que des risques accrus de cancer, une championne olympique de natation ayant notamment subi plusieurs fausses couches et des kystes ovariens récurrents. Les conséquences ne se limitent pas aux athlètes féminines : le jeune nageur Jörg Sievers meurt en 1973 d’un cœur anormalement dilaté, ses parents étant convaincus qu’un usage régulier de stéroïdes anabolisants en est la cause directe, sans que les enquêteurs de l’époque ne parviennent formellement à établir ce lien de causalité.
Les conséquences
Sur environ un millier d’anciens athlètes invités à témoigner lors des procès organisés dans les années 1990, seuls 300 acceptent finalement de se présenter devant la justice allemande réunifiée. Manfred Ewald écope en 2000 d’une peine de vingt-deux mois de prison avec sursis, une sanction jugée largement insuffisante par les victimes au regard de l’ampleur du système qu’il avait lui-même délibérément mis en place, tandis que deux médecins du club sportif Dynamo Berlin sont par ailleurs reconnus coupables d’avoir administré des hormones à des athlètes féminines mineures entre 1975 et 1984.
Et depuis ?
En 2016, l’Allemagne réunifiée verse 10,5 millions d’euros aux victimes reconnues de ce programme de dopage d’État, complétés par un fonds d’aide supplémentaire de 13,65 millions d’euros destiné aux personnes ayant subi des dommages sanitaires durables et significatifs. Le Comité international olympique refuse pour sa part de redistribuer rétroactivement les médailles concernées, malgré les pétitions déposées en ce sens par les délégations américaine et britannique. Le programme de dopage est-allemand demeure aujourd’hui l’exemple le plus documenté et le plus systématique d’un dopage organisé directement par un appareil d’État tout entier, plutôt que par des individus ou des fédérations sportives isolées, un cas d’école désormais incontournable dans l’histoire de l’éthique sportive internationale.
Le sprinteur Ben Johnson, démasqué en 1988, et le cycliste Lance Armstrong, déchu en 2012, montreront que le dopage individuel peut être tout aussi retentissant que ce programme d’État, mais bien plus long à mettre au jour.
Sources
- Doping in East Germany — Wikipedia
- Manfred Ewald — Wikipedia
- Heidi Krieger — Wikipedia
- Anabolic steroid — Wikipedia
- East Germany at the Olympics — Wikipedia
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