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Comment un journal a-t-il pu annoncer le vainqueur d’une élection avant même la fin du dépouillement ?

Le 3 novembre 1948, le Chicago Daily Tribune titre en une « Dewey bat Truman », convaincu par des sondages unanimes et un correspondant chevronné. Harry Truman remporte pourtant l’élection présidentielle, et se fait immortaliser brandissant le journal erroné deux jours plus tard.

Pièce n°301Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 2/5 — Beau flopNotre méthode éditoriale

Le contexte

À l’approche de l’élection présidentielle américaine de novembre 1948, l’ensemble des instituts de sondage de l’époque, dont ceux dirigés par George Gallup et Elmo Roper, prédisent quasi unanimement une victoire écrasante du candidat républicain Thomas E. Dewey, gouverneur de l’État de New York, face au président sortant démocrate Harry S. Truman. Elmo Roper va même jusqu’à cesser purement et simplement de sonder les électeurs plusieurs semaines avant le scrutin, jugeant l’issue du vote déjà scellée et ne reprenant ses relevés qu’à la toute dernière semaine avant l’élection.

La décision

Le quotidien Chicago Daily Tribune se trouve par ailleurs confronté à une contrainte technique inhabituelle : ses typographes étant en grève depuis près d’un an pour protester contre la loi Taft-Hartley, la rédaction doit composer son édition selon une méthode de secours inhabituelle, consistant à taper le texte à la machine à écrire, à le photographier, puis à graver directement l’image obtenue sur des plaques d’impression, un procédé nettement plus lent qui impose de mettre sous presse plusieurs heures plus tôt que d’habitude, bien avant que les résultats définitifs du scrutin ne soient connus. Se fiant à la conviction unanime des sondages disponibles ainsi qu’au flair de son correspondant politique chevronné Arthur Sears Henning, qui avait correctement prédit quatre des cinq précédentes élections présidentielles depuis 1928, le journal titre sans la moindre nuance dès sa première édition, dite « une étoile » : « Dewey bat Truman ».

Cette confiance excessive n’est pas propre au seul Tribune. Convaincu dès le 9 septembre 1948 que Dewey est déjà pratiquement élu, l’institut de sondage dirigé par Elmo Roper cesse purement et simplement d’interroger les électeurs jusqu’à la semaine précédant le scrutin. De son côté, Truman mène une campagne électorale résolument offensive, sillonnant le pays en train lors d’une tournée surnommée le « whistle-stop tour » et multipliant les discours virulents contre le Congrès à majorité républicaine, qu’il accuse notamment d’avoir planté « une fourche dans le dos des fermiers ». Dewey, à l’inverse, choisit une stratégie prudente consistant à éviter tout sujet polémique et à ne presque jamais mentionner nommément son adversaire, convaincu que sa victoire ne fait déjà plus aucun doute.

La chute

Environ 150 000 exemplaires de cette édition erronée sont imprimés et distribués avant que le résultat réel du scrutin ne devienne pleinement clair, la rédaction ne corrigeant l’erreur qu’à l’occasion d’une édition ultérieure dite « deux étoiles ». Truman l’emporte en réalité très largement, avec 303 voix de grands électeurs contre 189 pour Dewey, tandis que les démocrates reprennent dans le même temps le contrôle du Congrès américain, un résultat directement à l’opposé de la vague républicaine massivement annoncée par l’ensemble des instituts de sondage avant le scrutin.

Les conséquences

Le 4 novembre 1948, de passage à la gare de Saint-Louis, Truman se fait photographier brandissant avec un large sourire l’édition fautive du Tribune au-dessus de sa tête, une image devenue instantanément iconique de l’histoire politique et journalistique américaine. Le président aurait alors commenté la scène d’une formule restée célèbre : « Ce n’est pas ce qu’on m’avait dit ! », résumant avec ironie l’écart total entre les prévisions unanimement annoncées et la réalité du résultat électoral finalement constaté.

Et depuis ?

L’épisode reste depuis un cas d’école incontournable en journalisme comme en méthodologie des sondages d’opinion, illustrant les dangers d’une confiance excessive accordée à des prévisions unanimes, aussi solidement établies paraissent-elles sur le moment, lorsqu’elles ne sont jamais suffisamment actualisées jusqu’au tout dernier jour précédant un scrutin réellement décisif. La photographie de Truman brandissant le journal erroné demeure aujourd’hui encore l’une des images les plus reproduites de toute l’histoire présidentielle américaine, régulièrement convoquée chaque fois qu’un média ou un institut de sondage se trouve à son tour confronté à un démenti aussi cinglant et public de ses propres prévisions.

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Sources

  1. Dewey Defeats Truman — Wikipedia
  2. 1948 United States presidential election — Wikipedia
  3. Harry S. Truman — Wikipedia
  4. Thomas E. Dewey — Wikipedia
  5. Opinion poll — Wikipedia