Comment l’expression « trop grande pour faire faillite » est-elle née du sauvetage d’une seule banque ?
Septième banque commerciale des États-Unis avec environ 40 milliards de dollars d’actifs, Continental Illinois s’effondre en mai 1984 après avoir racheté des prêts pétroliers douteux à la Penn Square Bank, provoquant le retrait de plus de 10 milliards de dollars de dépôts en quelques jours. Les autorités fédérales injectent 4,5 milliards de dollars et prennent jusqu’à 80 % du capital de la banque plutôt que de la laisser faire faillite, un sauvetage qui popularise durablement l’expression « trop grande pour faire faillite ».
Le contexte
Née en 1910 de la fusion de deux établissements bancaires de Chicago, la Commercial National Bank fondée pendant la guerre de Sécession et la Continental National Bank fondée en 1883, la nouvelle entité démarre alors avec 175 millions de dollars de dépôts avant de devenir au fil du XXe siècle la septième banque commerciale des États-Unis en termes de dépôts, gérant environ 40 milliards de dollars d’actifs au début des années 1980. La banque rachète alors massivement des prêts liés au secteur pétrolier et gazier auprès de la petite Penn Square Bank de l’Oklahoma, elle-même spécialisée dans le financement de producteurs et de sociétés de services de ce secteur alors en plein essor.
La décision
Un cadre de Continental Illinois, John Lytle, néglige toute vérification rigoureuse de la qualité de ces prêts pétroliers avant leur rachat, plaidant plus tard coupable d’avoir escroqué sa propre banque de 2,25 millions de dollars tout en percevant 585 000 dollars de commissions occultes en échange de ces approbations complaisantes. Lorsque la Penn Square Bank fait elle-même faillite en 1982, Continental Illinois se retrouve exposée à une masse considérable de créances douteuses directement héritées de cette relation commerciale imprudente, une situation encore aggravée par son exposition risquée à la chambre de compensation d’options First Options Chicago, qu’elle doit renflouer en urgence à hauteur de 625 millions de dollars pour sauver un investissement initial de seulement 135 millions.
La chute
Dès que ces difficultés deviennent publiques, les grands déposants institutionnels et internationaux de la banque, redoutant une perte totale de leurs avoirs, retirent en quelques jours à peine plus de 10 milliards de dollars de dépôts au début du mois de mai 1984, une véritable panique bancaire à l’échelle d’un établissement de cette taille. Plutôt que de laisser la septième banque du pays s’effondrer purement et simplement, les autorités fédérales américaines interviennent massivement : la Federal Deposit Insurance Corporation injecte 4,5 milliards de dollars tandis que la Réserve fédérale accorde séparément 8 milliards de dollars de prêts d’urgence, le gouvernement fédéral prenant en contrepartie jusqu’à 80 % du capital de la banque ainsi sauvée in extremis de la faillite pure et simple.
Les conséquences
C’est au cours des auditions parlementaires consacrées à ce sauvetage que le représentant Stewart McKinney popularise durablement l’expression « trop grande pour faire faillite », déjà apparue de façon plus sporadique dans la presse économique auparavant, mais désormais fermement associée dans l’opinion publique américaine au cas emblématique de Continental Illinois. Le gouvernement fédéral achève de céder l’intégralité de sa participation dans la banque, rebaptisée entre-temps Continental Bank, le 6 juin 1991, mettant fin à sept années de propriété publique partielle d’un établissement bancaire pourtant privé à l’origine.
Et depuis ?
Continental Bank est finalement rachetée par Bank of America en 1994, qui y voit l’occasion de renforcer sa présence commerciale dans le Midwest américain, mettant ainsi un terme définitif à l’existence indépendante d’un établissement dont le nom avait pourtant traversé, quelques décennies plus tôt, la quasi-totalité de l’histoire bancaire de la ville de Chicago. Le précédent de Continental Illinois demeure aujourd’hui la référence historique la plus fréquemment citée pour illustrer le dilemme du « too big to fail », un concept repris et amplifié un quart de siècle plus tard lors de la crise financière de 2008, où plusieurs institutions financières bien plus vastes encore, dont certaines dépassant plusieurs centaines de milliards de dollars d’actifs, bénéficieront à leur tour d’interventions publiques directement inspirées de ce précédent de 1984, confirmant que le dilemme posé par Continental Illinois n’avait rien d’un cas isolé propre à cette seule décennie.
Sources
- Continental Illinois — Wikipedia
- Too big to fail — Wikipedia
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