Comment un rachat par endettement a-t-il pu tuer une enseigne de jouets rentable ?
Rachetée en 2005 pour 6,6 milliards de dollars par un consortium associant KKR, Bain Capital et Vornado Realty Trust, Toys R Us se retrouve chargée de 5 milliards de dollars de dette, engloutissant chaque année 400 millions de dollars en seuls frais financiers. Incapable d’investir pour rivaliser avec Amazon et Walmart, l’enseigne dépose le bilan en 2017 puis ferme définitivement ses 735 magasins américains en 2018, supprimant environ 30 000 emplois.
Le contexte
Le 17 mars 2005, un consortium réunissant les fonds d’investissement Bain Capital Partners et Kohlberg Kravis Roberts ainsi que la foncière Vornado Realty Trust rachète l’enseigne américaine de jouets Toys R Us pour 6,6 milliards de dollars, retirant l’entreprise de la cote boursière, son action ayant alors bondi de 63 % depuis l’annonce de la vente. Ce type de montage financier, connu sous le nom de rachat par endettement, consiste à financer l’essentiel de l’acquisition par la dette, celle-ci étant ensuite directement transférée à la charge de l’entreprise rachetée plutôt qu’assumée par ses nouveaux propriétaires, une technique courante en capital-investissement qui permet aux fonds acquéreurs de maximiser leur rendement tout en limitant leur propre mise de fonds initiale.
La décision
Cette structure financière se révèle rapidement écrasante pour Toys R Us : au moment de son dépôt de bilan en 2017, l’entreprise porte environ 5 milliards de dollars de dette à long terme, dont le seul service représente 400 millions de dollars de charges financières annuelles, une somme qui l’empêche durablement d’investir dans la modernisation de ses magasins et de son expérience client pour faire face à la concurrence grandissante d’Amazon et de Walmart. Une précédente alliance commerciale exclusive nouée avec Amazon dès 2000 tourne d’ailleurs à la confrontation judiciaire, Toys R Us obtenant en 2009 seulement 51 millions de dollars de dommages et intérêts sur les 93 millions initialement réclamés après qu’Amazon a unilatéralement rompu les termes de l’accord d’exclusivité.
La chute
Ne dégageant plus le moindre bénéfice annuel depuis 2013, Toys R Us dépose le bilan sous le régime du chapitre 11 le 18 septembre 2017, empruntant dans la foulée deux milliards de dollars supplémentaires pour honorer ses fournisseurs durant la période cruciale des fêtes de fin d’année. Les tentatives de restructuration se révèlent finalement insuffisantes : le tribunal des faillites autorise le 15 mars 2018 la liquidation pure et simple de l’entreprise, aboutissant à la fermeture définitive de l’ensemble des 735 magasins Toys R Us et Babies R Us américains d’ici le 29 juin 2018, supprimant au passage environ 30 000 des 64 000 emplois que comptait alors le groupe aux États-Unis.
Les conséquences
L’entreprise ressort de sa procédure de faillite en janvier 2019 sous le nom de Tru Kids, Inc., conservant la propriété intellectuelle mondiale de la marque à l’exception des activités canadiennes, et rouvre timidement deux magasins autonomes fin 2019 dans le New Jersey et au Texas, avant que ceux-ci ne referment définitivement en janvier 2021 en pleine pandémie de Covid-19. La société de gestion de marques WHP Global prend le contrôle majoritaire de Tru Kids en août 2021 et noue un partenariat avec les grands magasins Macy’s, ouvrant des espaces dédiés Toys R Us dans l’ensemble de leurs enseignes américaines dès octobre 2022, un modèle de « magasin dans le magasin » déployé dans plus de 400 établissements Macy’s à travers le pays.
Et depuis ?
Plusieurs magasins amiraux de plus grande envergure rouvrent ensuite leurs portes, dont un premier site de 1 850 mètres carrés au centre commercial American Dream du New Jersey fin 2021, suivi d’un second au Mall of America du Minnesota en 2023. Cette stratégie de reconversion, abandonnant le modèle historique du grand magasin autonome au profit de formats plus compacts intégrés à des enseignes tierces déjà établies, illustre une transformation profonde du commerce spécialisé du jouet, tout en restant un cas d’école régulièrement cité en finance d’entreprise pour illustrer comment un rachat par endettement peut précipiter la chute d’une enseigne rentable, pourtant familière de plusieurs générations de consommateurs à travers le monde.
Sources
- Toys "R" Us — Wikipedia
- Leveraged buyout — Wikipedia
Histoires liées





