Comment un fonds censé n’avoir aucun dirigeant a-t-il perdu 50 millions de dollars en une nuit ?
En 2016, The DAO lève plus de 150 millions de dollars en ether pour créer un fonds d’investissement entièrement géré par du code informatique, sans aucun dirigeant humain. Un pirate exploite une faille du contrat intelligent et détourne 3,6 millions d’ether en une nuit.
Le contexte
Le 30 avril 2016, un groupe de développeurs lance sur la blockchain Ethereum un projet baptisé The DAO, acronyme de « Decentralized Autonomous Organization », conçu comme un fonds d’investissement entièrement géré par un contrat intelligent auto-exécutable, sans conseil d’administration, sans dirigeant salarié ni siège social identifiable. Les détenteurs de jetons acquis lors de la collecte initiale devaient ensuite voter directement, projet par projet, l’allocation des fonds levés à divers investissements proposés par la communauté, dans une logique de gouvernance entièrement automatisée et décentralisée, présentée comme une alternative radicale aux structures de capital-risque traditionnelles.
La décision
La collecte de fonds, organisée sur une période de vingt-huit jours, rencontre un succès fulgurant et largement inattendu : 34 millions de dollars sont réunis dès le 10 mai, plus de 50 millions deux jours plus tard, puis plus de 150 millions de dollars au 21 mai 2016, représentant à elle seule près de 14 % de la totalité des ether alors en circulation sur l’ensemble du réseau Ethereum. Cette ampleur inattendue de la collecte attire une attention accrue sur le code du contrat intelligent régissant le fonds, où plusieurs chercheurs en sécurité informatique identifient et publient dès les semaines suivantes une vulnérabilité potentielle liée à la gestion des appels récursifs, sans que les développeurs du projet ne parviennent à la corriger à temps, malgré un billet de blog publié dès le 9 juin 2016 par Peter Vessenes, fondateur de la Blockchain Foundation, décrivant précisément ce défaut de conception.
La chute
Le 17 juin 2016, un attaquant anonyme exploite précisément cette faille de conception, connue sous le nom d’attaque par réentrance, pour retirer de manière répétée des fonds du contrat avant que celui-ci n’ait eu le temps de mettre à jour son solde interne, détournant ainsi environ 3,6 millions d’ether, soit près d’un tiers des fonds levés, pour une valeur estimée à l’époque à environ 50 millions de dollars. La communauté Ethereum se divise alors profondément sur l’interprétation à donner à cet événement : une partie des participants estime que l’opération, bien que moralement contestable, demeure parfaitement valide puisqu’elle respecte scrupuleusement les règles telles qu’effectivement codées dans le contrat, conformément à la doctrine dite du « code fait loi ». Le responsable communautaire de The DAO, Griff Green, organise dans l’urgence un groupe de développeurs volontaires surnommé le « White Hat Group », chargé de vider préventivement les quelque 500 portefeuilles restants avant qu’ils ne subissent à leur tour la même attaque, une course contre la montre menée directement dans les jours suivant le piratage initial.
Les conséquences
Face à l’ampleur de la perte et à la pression exercée par une large partie de la communauté, les développeurs de la fondation Ethereum, dont son cofondateur Vitalik Buterin, proposent une solution radicale : modifier rétroactivement l’historique de la blockchain elle-même par un « hard fork » controversé, permettant de restituer les fonds détournés à une adresse de récupération accessible à leurs propriétaires légitimes. Cette intervention, mise en œuvre le 20 juillet 2016, contredit frontalement le principe fondateur d’immuabilité pourtant présenté jusque-là comme la garantie essentielle de toute blockchain, poussant une minorité de la communauté à refuser cette modification et à poursuivre l’exploitation de la chaîne originelle non modifiée, rebaptisée Ethereum Classic.
Et depuis ?
L’affaire The DAO reste depuis un cas d’école incontournable dans l’enseignement de la sécurité informatique appliquée aux contrats intelligents, illustrant qu’un code déployé sur une blockchain, présenté comme immuable et infaillible par construction, demeure malgré tout entièrement soumis aux mêmes risques de bogues et de failles de sécurité que n’importe quel autre logiciel conventionnel. La scission entre Ethereum et Ethereum Classic perdure aujourd’hui encore, les deux chaînes continuant d’exister en parallèle, chacune revendiquant sa propre légitimité philosophique sur la question de savoir si l’immuabilité d’une blockchain doit primer, en toute circonstance, sur la simple équité perçue d’une décision collective.
Sources
- The DAO — Wikipedia
- Ethereum Classic — Wikipedia
- Ethereum — Wikipedia
- Vitalik Buterin — Wikipedia
- Smart contract — Wikipedia
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