Comment la Compagnie de la mer du Sud a-t-elle déclenché la première grande bulle boursière britannique ?
En 1720, la Compagnie de la mer du Sud propose au Parlement britannique de racheter la dette publique du royaume en échange de nouvelles actions, dont le cours s’envole en quelques mois sous l’effet d’une spéculation effrénée. Le krach qui s’ensuit à l’automne 1720 ruine des milliers d’investisseurs, dont Isaac Newton lui-même, qui aurait perdu une fortune considérable.
Le contexte
Fondée en 1711 pour exploiter un monopole commercial britannique sur le négoce avec les colonies espagnoles d’Amérique du Sud, la Compagnie de la mer du Sud n’a en réalité jamais pu développer une activité commerciale à la hauteur de ses ambitions initiales, l’Espagne limitant strictement l’accès de navires étrangers à ses possessions. En 1719, alors que la France voisine s’enthousiasme pour le système financier de John Law fondé sur des actions et le crédit, la compagnie britannique propose au Parlement un montage similaire : elle rachète une part considérable de la dette publique britannique en échange de nouvelles actions offertes aux créanciers de l’État, un montage présenté comme une solution ingénieuse pour désendetter la couronne.
La décision
Le Parlement accepte l’offre début 1720, et la compagnie, pour maximiser ses profits sur l’opération, encourage activement la spéculation sur son propre titre en multipliant les rumeurs de profits futurs mirifiques liés à de vagues futurs échanges commerciaux avec l’Amérique du Sud. Le cours de l’action, qui valait environ 128 livres sterling en janvier 1720, grimpe en flèche sous l’effet d’un engouement spéculatif alimenté par la compagnie elle-même, entraînant dans son sillage une vague plus large de créations de sociétés fantômes qui profitent de l’euphorie ambiante pour lever des fonds sur des projets parfois manifestement farfelus.
La chute
Au sommet de la bulle, en juin-juillet 1720, le cours de l’action atteint près de 1 000 livres sterling, soit près de huit fois sa valeur de janvier, sans qu’aucun profit réel ne vienne justifier une telle valorisation. Dès la fin de l’été, les investisseurs les plus avisés commencent à revendre leurs positions pour sécuriser leurs gains, déclenchant un mouvement de panique qui s’auto-alimente : le cours s’effondre en quelques semaines pour retomber autour de 150 livres à la fin de l’année, ruinant la plupart de ceux qui avaient investi au sommet de la flambée, parmi lesquels le physicien Isaac Newton lui-même, qui aurait perdu environ 20 000 livres, une fortune considérable pour l’époque, après avoir revendu puis racheté ses actions au plus mauvais moment.
Les conséquences
Le scandale politique qui suit le krach révèle une corruption généralisée : plusieurs ministres et membres du Parlement avaient reçu des actions gratuites en échange de leur soutien au montage initial, et une commission d’enquête parlementaire aboutit à la destitution de plusieurs responsables politiques ainsi qu’à la confiscation des biens de certains dirigeants de la compagnie. Le Parlement britannique adopte dans la foulée le Bubble Act de 1720, qui restreint durablement la création de sociétés par actions sans autorisation royale spécifique, freinant le développement du marché boursier britannique pour plusieurs décennies.
Et depuis ?
L’épisode de la Compagnie de la mer du Sud reste, aux côtés du krach quasi simultané du système de John Law en France, l’un des exemples fondateurs les plus cités pour illustrer la mécanique des bulles spéculatives modernes : un montage financier initialement rationnel, adossé à un actif réel, dérape sous l’effet d’une spéculation auto-entretenue déconnectée de toute valeur économique sous-jacente. L’expression anglaise « bubble » elle-même, popularisée par cet épisode, entre alors durablement dans le vocabulaire économique international pour désigner ce type d’emballement des marchés, un terme encore utilisé sans changement trois siècles plus tard pour décrire des crises financières bien plus récentes.
Isaac Newton lui-même aurait résumé sa mésaventure par une formule restée célèbre, rapportée par plusieurs biographes de l’époque : il pouvait, disait-il, « calculer le mouvement des astres, mais non la folie des hommes ». L’épisode britannique et le système de Law en France, malgré des mécanismes financiers assez différents dans leur conception initiale, s’effondrent tous deux à quelques mois d’intervalle en 1720, un synchronisme qui alimente encore aujourd’hui les comparaisons entre historiens des deux crises, parfois désignées ensemble sous le nom de « krach de 1720 » à l’échelle de toute l’Europe occidentale.
Sources
- Krach de 1720 — Wikipédia
- Compagnie de la mer du Sud — Wikipédia
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