Comment un torse de singe cousu à une queue de poisson a-t-il rempli le musée de Barnum ?
En 1842, P.T. Barnum expose à New York une prétendue sirène momifiée, en réalité un torse de jeune singe cousu à une queue de poisson fabriqué au Japon. Grâce à une fausse identité de naturaliste et des lettres anonymes envoyées à la presse, l’objet attire des foules considérables avant de disparaître dans un incendie.
Le contexte
Le 1er janvier 1842, Phineas Taylor Barnum inaugure à Manhattan son propre établissement, l’American Museum, un imposant bâtiment de cinq étages situé à l’angle de Broadway, où l’entrée coûte seulement vingt-cinq cents et où le musée finira par attirer, sur l’ensemble de ses vingt-quatre années d’existence, environ 38 millions de visiteurs cumulés, soit davantage que la population totale des États-Unis recensée en 1860. Dès le début du XIXe siècle, des artisans japonais fabriquent commercialement de faux spécimens de sirènes destinés à la vente, assemblant habilement le torse et la tête d’un jeune singe à la partie arrière d’un poisson, le tout savamment momifié pour paraître authentique. Le capitaine américain Samuel Barrett Edes achète l’un de ces objets à des marins japonais en 1822 pour 6 000 dollars, avant que son fils ne le revende finalement en 1842 à Moses Kimball, directeur du musée de Boston, qui le présente aussitôt à l’imprésario new-yorkais Phineas Taylor Barnum.
La décision
Barnum, qui ne détient de l’objet qu’un simple contrat de location hebdomadaire de 12,50 dollars auprès de Kimball, orchestre une campagne promotionnelle particulièrement élaborée pour maximiser l’attrait de sa nouvelle attraction. Il charge son complice Levi Lyman d’incarner un naturaliste fictif nommé « Dr J. Griffin » et fait parvenir anonymement à plusieurs journaux de Montgomery, en Alabama, et de Charleston, en Caroline du Sud, des lettres affirmant que ce même Griffin aurait personnellement capturé la créature en Amérique du Sud. La supercherie fonctionne si efficacement qu’un propriétaire d’hôtel de Philadelphie, après avoir vu la sirène présentée en privé par Griffin, supplie lui-même de pouvoir la montrer à ses amis, dont plusieurs se trouvent être rédacteurs en chef de journaux locaux influents.
La chute
Après cinq jours d’exposition dans une salle de concert new-yorkaise, Barnum persuade son faux naturaliste de transférer l’attraction vers son propre établissement, l’American Museum, en faisant imprimer pas moins de 10 000 brochures promotionnelles détaillant à la fois les légendes générales entourant les sirènes et les particularités scientifiques supposées de son spécimen précis. Les foules new-yorkaises affluent en nombre considérable pour découvrir cette curiosité présentée comme une authentique découverte naturaliste, sans qu’aucune vérification scientifique sérieuse ne soit jamais effectivement réclamée par le public avant de payer son droit d’entrée.
Les conséquences
L’objet original disparaît finalement, probablement consumé lors de l’un des nombreux incendies ayant ravagé au fil des décennies suivantes les différentes collections successives de Barnum. De multiples répliques et variantes similaires continuent pourtant de circuler dans les fêtes foraines américaines bien après la disparition de l’exemplaire d’origine, au point que l’enquêteur spécialisé en canulars Joe Nickell les qualifiera plus tard, avec ironie, de simples « faux du faux de Barnum ».
Et depuis ?
L’American Museum lui-même, qui accueillait jusqu’à 15 000 visiteurs par jour à son apogée en restant ouvert jusqu’à quinze heures quotidiennement, finit par être entièrement détruit par un incendie spectaculaire le 13 juillet 1865. Un établissement de remplacement, ouvert dès septembre de la même année, connaît à son tour un sort identique en mars 1868, poussant définitivement Barnum à réorienter sa carrière vers la politique puis vers l’industrie du cirque itinérant qui assurera sa postérité la plus durable. La sirène des Fidji demeure aujourd’hui l’un des canulars fondateurs de l’histoire du spectacle populaire américain, régulièrement cité comme l’archétype même du sens commercial redoutable de Barnum : convaincu qu’une mise en scène suffisamment habile, appuyée sur une fausse autorité scientifique soigneusement mise en scène, suffit à transformer un objet manifestement grossier en attraction rentable, pourvu que le public conserve un doute suffisant sur son authenticité réelle pour justifier, à ses propres yeux, le prix du billet d’entrée déjà payé.
Sources
- Fiji mermaid — Wikipedia
- P. T. Barnum — Wikipedia
- Barnum’s American Museum — Wikipedia
- Joe Nickell — Wikipedia
- Sideshow — Wikipedia
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