Pourquoi Microsoft a-t-il perdu la quasi-totalité des 7,2 milliards de dollars payés pour Nokia ?
En 2013, Microsoft rachète l’activité mobile de Nokia pour 7,2 milliards de dollars, espérant relancer Windows Phone face à iOS et Android. Deux ans plus tard, l’entreprise passe une charge comptable de 7,6 milliards de dollars et supprime 7 800 emplois : l’acquisition est un échec total.
Le contexte
Nokia, entreprise finlandaise à l’origine spécialisée dans le papier et le caoutchouc avant de se reconvertir dans l’électronique grand public, domine sans partage le marché mondial des téléphones portables pendant l’essentiel des années 1990 et 2000, avant de voir sa position s’éroder rapidement après l’arrivée de l’iPhone d’Apple en 2007 et des smartphones sous Android de Google. En février 2011, le nouveau directeur général de Nokia, Stephen Elop, ancien cadre de Microsoft, adresse à l’ensemble du personnel un mémo interne resté célèbre sous le nom de « plateforme en feu », comparant la situation de l’entreprise à celle d’un employé de plateforme pétrolière contraint de sauter dans une mer glaciale pour échapper aux flammes, et annonce l’abandon du système d’exploitation maison au profit de Windows Phone. En septembre 2013, sur l’impulsion de son directeur général sortant Steve Ballmer, Microsoft annonce le rachat de l’activité téléphonie et appareils mobiles de Nokia pour environ 7,2 milliards de dollars. L’opération, finalisée en avril 2014, vise à donner à Microsoft le contrôle direct du matériel sur lequel tourne son système d’exploitation mobile Windows Phone, sur le modèle intégré déjà appliqué avec succès par Apple entre son matériel et son propre système iOS.
La décision
L’opération, l’une des dernières décisions stratégiques majeures prises par Steve Ballmer avant son départ de la direction de Microsoft, est menée malgré les réserves internes de plusieurs cadres dirigeants, dont Satya Nadella lui-même, qui succède à Ballmer au poste de directeur général quelques mois seulement après la conclusion du rachat.
La chute
Au moment de l’acquisition, le marché mondial des smartphones est déjà largement dominé par les systèmes iOS d’Apple et Android de Google, qui se partagent l’écrasante majorité des parts de marché. Windows Phone, arrivé tardivement sur ce marché et souffrant d’un catalogue d’applications tierces nettement plus restreint que ses deux concurrents, ne parvient jamais à s’imposer comme une alternative crédible, malgré l’intégration verticale désormais permise par le rachat de Nokia. Le 8 juillet 2015, sous la direction de Satya Nadella, Microsoft annonce une charge comptable de dépréciation de 7,6 milliards de dollars sur cette acquisition — soit la quasi-totalité du montant initialement payé —, accompagnée de la suppression de 7 800 emplois, principalement dans la division matérielle héritée de Nokia.
Les conséquences
Nokia elle-même, débarrassée de son activité de téléphonie grand public au moment de la vente à Microsoft, se recentre entièrement sur les équipements de réseaux de télécommunications, un secteur plus discret mais nettement plus rentable, renforcé en 2015 par le rachat du français Alcatel-Lucent pour environ 16,7 milliards de dollars, dans lequel elle continue d’opérer avec succès plusieurs années après la fin de cette aventure commune avec Microsoft. L’annonce de la dépréciation massive de 2015 constitue, de son côté, un désaveu public particulièrement rare pour une entreprise de la taille de Microsoft, reconnaissant explicitement que l’une de ses acquisitions majeures récentes avait perdu l’essentiel de sa valeur en à peine deux ans. Microsoft abandonne progressivement le développement de nouveaux terminaux Windows Phone dans les années qui suivent, et le système d’exploitation mobile de l’entreprise cesse officiellement d’être mis à jour à la fin de la décennie.
Et depuis ?
L’échec de l’acquisition de Nokia reste régulièrement cité comme l’exemple le plus coûteux de l’histoire récente de Microsoft d’une acquisition stratégique arrivée trop tardivement pour inverser une dynamique de marché déjà solidement installée en faveur de deux concurrents dominants. L’épisode contribue également à façonner la réputation de Satya Nadella comme dirigeant capable de reconnaître publiquement et de corriger rapidement les erreurs stratégiques héritées de son prédécesseur, plutôt que de s’y accrocher par fierté institutionnelle.
Sources
- Microsoft writes off $7.6B, admits failure of Nokia acquisition — Computerworld
- A decade later: How Microsoft flushed $7.6 billion down the drain when it bought Nokia — TechSpot
- MEMO: Nokia CEO Stephen Elop’s Burning Platform — Alexander Jarvis
- A $7.6B Write-Off Is Never A Good Sign, Microsoft — Forbes
- Ten Years Ago Microsoft Bought Nokia’s Phone Unit, Then Killed It As a Tax Write-Off — Slashdot
Histoires liées





