Comment une catastrophe nucléaire majeure a-t-elle pu rester secrète pendant près de vingt ans ?
Le 29 septembre 1957, une panne du système de refroidissement d’une cuve de déchets nucléaires liquides provoque au complexe soviétique de Maïak une explosion chimique libérant environ 20 millions de curies de radioactivité, le deuxième accident nucléaire le plus radioactif de l’histoire après Tchernobyl. Le gouvernement soviétique dissimule l’ampleur du désastre pendant près de dix-neuf ans, jusqu’à sa révélation publique en 1976 par le dissident Jorès Medvedev, tandis que la CIA elle-même, informée dès 1959, choisit de garder le silence.
Le contexte
Le complexe nucléaire soviétique de Maïak, installé à proximité de la ville fermée de Tcheliabinsk-40, aujourd’hui Oziorsk, dans l’Oural, sert dès l’après-guerre à la production de plutonium destiné au programme d’armement nucléaire de l’URSS. Les déchets liquides hautement radioactifs issus de ce processus de retraitement sont alors stockés dans d’immenses cuves souterraines, dont le système de refroidissement, tombé en panne sur l’une d’entre elles, laisse la température interne grimper dangereusement sans que quiconque n’intervienne à temps pour corriger la situation.
La décision
Le 29 septembre 1957, à 16 h 22 heure locale, les déchets asséchés d’une cuve contenant entre 70 et 80 tonnes de résidus nucléaires liquides, composés principalement de nitrate et d’acétate d’ammonium, explosent chimiquement avec une puissance estimée à plus de 70 tonnes d’équivalent TNT. L’explosion libère environ 20 millions de curies de radioactivité dans l’atmosphère, faisant de cet accident le deuxième plus radioactif de toute l’histoire du nucléaire civil et militaire après la catastrophe de Tchernobyl, et le seul accident jamais classé au niveau 6 sur l’échelle internationale des événements nucléaires.
La chute
La zone contaminée, connue depuis sous le nom de trace radioactive de l’Oural oriental, s’étend sur plus de 52 000 kilomètres carrés. Environ 10 000 habitants d’au moins vingt-deux villages sont évacués à partir du 6 octobre 1957 sans avoir été préalablement informés de la nature exacte de l’accident, un processus d’évacuation complet qui s’étalera en réalité sur près de deux années entières. Si aucun décès immédiat n’est officiellement recensé, au moins deux cents personnes mourront par la suite de maladies liées aux radiations, soixante-six cas de syndrome d’irradiation chronique étant diagnostiqués dans les zones les plus exposées, tandis que des études épidémiologiques ultérieures estimeront entre 49 et 55 le nombre de décès par cancer directement imputables à cette contamination parmi les populations riveraines des cours d’eau touchés.
Les conséquences
Le gouvernement soviétique maintient un secret absolu sur cet accident pendant près de deux décennies, ses archives officielles ne devenant accessibles qu’à partir de 1989, soit après même la catastrophe de Tchernobyl. La Central Intelligence Agency américaine, elle-même informée de l’accident dès 1959, choisit délibérément de ne rien révéler publiquement, par crainte que cette information ne nuise à la réputation encore fragile de l’industrie nucléaire civile américaine naissante. Il faudra attendre 1976 et la publication d’un article du dissident soviétique Jorès Medvedev dans le magazine britannique New Scientist pour que l’ampleur réelle de la catastrophe soit enfin révélée au grand public occidental, un récit d’abord accueilli avec scepticisme par une partie de la communauté scientifique occidentale avant d’être rapidement corroboré par le témoignage indépendant du professeur Lev Tumerman, ancien scientifique soviétique émigré, dont la confirmation met fin aux dernières hésitations sur la véracité des informations initialement révélées.
Et depuis ?
Les autorités soviétiques créent dès 1968 la réserve naturelle de l’Oural oriental, interdisant tout accès non autorisé à la zone la plus contaminée, un périmètre toujours placé sous surveillance aujourd’hui. Le niveau de radiation mesuré à Oziorsk avoisine désormais environ 0,1 millisievert par an, un niveau jugé inoffensif au regard du rayonnement naturel ambiant d’environ 2 millisieverts par an, bien que les populations historiquement exposées, réparties le long des principaux cours d’eau contaminés à l’époque, continuent de faire l’objet d’un suivi épidémiologique de long terme mené par les autorités sanitaires russes. L’épisode de Kyshtym demeure aujourd’hui un cas d’école régulièrement cité pour illustrer combien la culture du secret entourant les programmes nucléaires militaires de la guerre froide a longtemps primé, des deux côtés du rideau de fer, sur la transparence due aux populations directement exposées à un risque sanitaire pourtant majeur.
Le Royaume-Uni ne fera pas mieux la même année avec l’incendie de Windscale, resté secret pendant plus de trente ans ; Tchernobyl, trois décennies plus tard, montrera qu’un accident nucléaire majeur ne peut, cette fois, plus être dissimulé au reste du monde.
Sources
- Kyshtym disaster — Wikipedia
- International Nuclear Event Scale — Wikipedia
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