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Comment un barrage rabaissé pour élargir une route de promenade a-t-il tué plus de 2 200 personnes ?

Racheté par un club de pêche et de chasse huppé réunissant Andrew Carnegie et Henry Clay Frick, le barrage de South Fork est abaissé pour élargir une route et privé de ses conduites de vidange, revendues à la ferraille. Le 31 mai 1889, il cède sous une pluie diluvienne, rasant Johnstown, en Pennsylvanie, et tuant 2 208 personnes sans qu’aucun membre du club ne soit jamais reconnu légalement responsable.

Pièce n°350Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 5/5 — Flop légendaireNotre méthode éditoriale

Le contexte

Construit par l’État de Pennsylvanie entre 1838 et 1853 pour alimenter son réseau de canaux, le barrage en terre de South Fork perd son utilité avec l’essor du chemin de fer, avant d’être finalement racheté par un groupe d’investisseurs mené par Henry Clay Frick pour y aménager un club de pêche et de chasse résolument exclusif, le South Fork Fishing and Hunting Club, dont les membres comptent notamment Andrew Carnegie et Andrew Mellon. Le club transforme le site en réservoir d’agrément pour ses activités de loisir, sans se soucier outre mesure des fonctions de sécurité hydraulique originellement assignées à cette infrastructure.

La décision

Plusieurs modifications apportées par le club fragilisent durablement la structure du barrage : sa hauteur est abaissée d’environ un mètre pour permettre l’élargissement de son sommet en route carrossable, une grille destinée à empêcher la fuite des poissons d’élevage est installée sur le déversoir, où elle finit régulièrement par accumuler des débris obstruant l’évacuation des crues, et le système de conduites et de vannes de vidange d’origine, revendu à la ferraille, n’est jamais remplacé, privant ainsi le club de tout moyen de faire baisser rapidement le niveau d’eau en cas d’urgence. Une étude hydraulique menée bien plus tard, en 2016, confirmera que ces seules modifications avaient réduit de moitié la capacité d’évacuation sécurisée du barrage face à une crue majeure.

La chute

Le matin même de la rupture, l’ingénieur du club, John Parke, envoie par deux fois des messages télégraphiques alertant la ville voisine de South Fork du danger imminent, des avertissements que les autorités locales choisissent pourtant d’ignorer, lassées par de précédentes fausses alertes sans conséquence. Le 31 mai 1889, après des précipitations diluviennes atteignant localement quinze à vingt-cinq centimètres en vingt-quatre heures, le barrage cède définitivement, libérant environ 14,5 millions de mètres cubes d’eau à une vitesse de pointe atteignant soixante-quatre kilomètres à l’heure, un débit égalant temporairement celui du fleuve Mississippi. La vague dévastatrice rase successivement plusieurs localités sur son passage, dont le village de Woodvale, où 314 des 1 100 habitants périssent, avant de heurter finalement Johnstown, où les débris charriés finissent par s’amonceler contre un pont ferroviaire et prendre feu, tuant au moins quatre-vingts personnes supplémentaires prises au piège des flammes. Le bilan final s’établit à 2 208 morts, dont 396 enfants, un tiers des corps retrouvés restant à jamais non identifiés.

Les conséquences

Malgré l’ampleur du désastre, aucun membre du club ne sera jamais tenu légalement responsable des faits, les avocats de la défense, eux-mêmes membres du club, parvenant à faire qualifier l’effondrement du barrage de simple « acte de Dieu » échappant à toute responsabilité humaine directe. Aucune indemnisation légale ne sera jamais versée aux survivants, malgré des dons privés consentis volontairement par Henry Clay Frick et environ la moitié des membres du club, Andrew Carnegie finançant de son côté la construction d’une nouvelle bibliothèque pour la ville. Cette injustice largement perçue par l’opinion publique contribue directement à l’adoption progressive par la justice américaine du principe de responsabilité stricte, inspiré de la jurisprudence britannique Rylands v. Fletcher, rendant désormais possible d’engager la responsabilité d’un propriétaire pour un usage dangereux de son terrain, indépendamment de toute négligence prouvée.

Et depuis ?

La catastrophe déclenche par ailleurs la toute première grande opération de secours menée par la Croix-Rouge américaine, dont la fondatrice Clara Barton reste sur place durant cinq mois entiers pour coordonner l’aide, recueillant au total près de 3,74 millions de dollars de dons en provenance des États-Unis et de dix-huit pays étrangers, un modèle d’intervention humanitaire coordonnée qui structure encore aujourd’hui l’organisation des secours américains en cas de catastrophe naturelle majeure.

Un siècle plus tard, la plateforme Piper Alpha et le pétrolier Exxon Valdez montreront que la négligence d’entretien d’une infrastructure, privée comme industrielle, continue de produire les mêmes catastrophes évitables.

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Sources

  1. Johnstown Flood — Wikipedia
  2. American Red Cross — Wikipedia
  3. Clara Barton — Wikipedia
  4. Rylands v Fletcher — Wikipedia