Comment Thomas Edison a-t-il pu perdre sa propre guerre technologique malgré des méthodes aussi radicales ?
Convaincu de la supériorité de son système à courant continu, Thomas Edison mène à la fin des années 1880 une campagne de dénigrement du courant alternatif de George Westinghouse et Nikola Tesla, allant jusqu’à financer l’électrocution publique d’animaux et à promouvoir l’usage du courant alternatif pour la toute première chaise électrique. Malgré ces méthodes, Westinghouse remporte le contrat des chutes du Niagara en 1892, et Edison lui-même finira par admettre : « Dites à votre père que j’avais tort. »
Le contexte
À la fin des années 1880, Thomas Edison a déjà largement diffusé son système d’électrification en courant continu, fonctionnant à basse tension et nécessitant des centrales installées à moins d’un kilomètre et demi de chaque client. George Westinghouse, associé à l’ingénieur William Stanley puis au brevet du moteur à induction polyphasé racheté à Nikola Tesla dès 1888, développe de son côté un système à courant alternatif capable, grâce à l’usage de transformateurs, d’acheminer l’électricité sur des distances bien supérieures avant de la ramener à une tension utilisable, un avantage économique décisif pour l’électrification à grande échelle des territoires les moins densément peuplés.
La décision
Menacé dans sa position dominante, Edison finance l’ingénieur Harold P. Brown, qui organise dès juillet 1888 des démonstrations publiques consistant à électrocuter des chiens, d’abord soumis sans effet mortel à des décharges de courant continu allant jusqu’à 1 000 volts, avant d’être tués par seulement 330 volts de courant alternatif. Edison va plus loin encore en recommandant explicitement, dans une lettre adressée dès décembre 1887 à la commission chargée d’étudier une nouvelle méthode d’exécution capitale dans l’État de New York, l’usage de « machines à courant alternatif, fabriquées principalement dans ce pays par George Westinghouse », dans l’espoir explicite d’associer durablement cette technologie concurrente à la mort dans l’esprit du grand public.
La chute
Cette stratégie porte ses fruits sur le plan de la perception publique : lorsque William Kemmler devient en 1890 le tout premier condamné exécuté par chaise électrique, la presse débat alors sérieusement de la possibilité de qualifier ce nouveau mode d’exécution de « Westinghousé ». L’exécution elle-même, menée le 6 août 1890, tourne pourtant au désastre technique : les techniciens sous-estiment la tension nécessaire, Kemmler survit à la première décharge, et un journaliste présent décrit la scène comme « un spectacle épouvantable, bien pire qu’une pendaison », Westinghouse lui-même ironisant qu’« ils auraient mieux fait d’utiliser une hache ». La collusion entre Edison et Brown est par ailleurs exposée dès août 1889, lorsque le New York Sun publie des lettres dérobées révélant que Brown avait reçu 5 000 dollars d’Edison Electric pour racheter des générateurs Westinghouse excédentaires.
Les conséquences
Sur le plan industriel, Edison perd le contrôle de sa propre entreprise dès la fusion de 1889 qui donne naissance à Edison General Electric, avant qu’une nouvelle fusion orchestrée par le financier J.P. Morgan en avril 1892 ne crée General Electric, alors dominée par la direction de Thomson-Houston plutôt que par celle d’Edison. Westinghouse remporte quant à lui, en mai 1892, le contrat de l’Exposition universelle de Chicago en proposant une offre inférieure à celle de General Electric, avant de décrocher fin 1892 le contrat majeur de la centrale hydroélectrique des chutes du Niagara, démontrant ainsi de façon éclatante la supériorité pratique du courant alternatif à grande échelle.
Et depuis ?
General Electric, héritière malgré tout des brevets et des actifs d’Edison, entame elle-même dès 1890 le développement de ses propres équipements fonctionnant en courant alternatif, entérinant de fait la victoire technologique de son ancien rival. En 1908, Edison confiera même directement au fils de William Stanley : « Dites à votre père que j’avais tort. » Contrairement à une légende tenace, l’électrocution publique de l’éléphant Topsy en 1903, souvent présentée à tort comme un prolongement de la campagne personnelle d’Edison contre le courant alternatif, survient en réalité plus d’une décennie après la fin de cette guerre commerciale et à un moment où Edison ne contrôle plus la moindre part de son ancienne entreprise, une confusion chronologique qui illustre bien la persistance des légendes construites autour de cet épisode fondateur de l’histoire de l’électricité.
Sources
- War of the currents — Wikipedia
- William Kemmler — Wikipedia
- General Electric — Wikipedia
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