Comment un simple trou percé dans un mur de laboratoire a-t-il permis de truquer des Jeux olympiques entiers ?
Lors des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi en 2014, le directeur du laboratoire antidopage russe Grigori Rodtchenkov organise, avec l’aide du FSB, l’échange nocturne d’échantillons d’urine positifs contre des échantillons propres via un trou percé dans le mur du laboratoire. Le rapport McLaren de 2016 recense 643 échantillons truqués et près de 1 000 sportifs russes concernés.
Le contexte
À partir de la fin de l’année 2011 et jusqu’en août 2015, le ministère russe des Sports, le Centre de préparation des équipes nationales, le service de renseignement intérieur FSB et le laboratoire antidopage de Moscou collaborent selon l’Agence mondiale antidopage à un vaste programme de dopage qualifié d’« étatique et systématique », culminant lors des Jeux olympiques d’hiver organisés à Sotchi en février 2014. Grigori Rodtchenkov, directeur de ce laboratoire officiellement accrédité au niveau international, occupe une position centrale dans le dispositif, l’Agence mondiale antidopage le décrivant plus tard littéralement comme le « cœur » de tout le système russe de dopage.
La décision
Le mécanisme, baptisé « méthodologie de disparition des cas positifs », repose sur un stratagème d’une simplicité déconcertante : les flacons d’urine prélevés sur les athlètes russes, pourtant réputés inviolables, sont ouverts de nuit dans un bâtiment voisin du laboratoire, leur contenu contaminé étant alors remplacé par des échantillons d’urine propre collectés plusieurs mois à l’avance sur les mêmes sportifs, avant d’être transmis à des agents du FSB via un simple trou percé dans le mur du laboratoire, aussitôt surnommé le « trou de souris » par les enquêteurs. Ce dispositif permet ainsi de dissimuler durablement 643 échantillons positifs documentés, un chiffre que les enquêteurs eux-mêmes considèrent comme un strict minimum au regard de l’ampleur réelle du système.
La chute
Un premier signal d’alerte publique était pourtant déjà venu de la chaîne allemande ARD, dont un documentaire diffusé fin 2014 sous le titre « Geheimsache Doping : comment la Russie fabrique ses champions » évoquait déjà un système organisé comparable, par son ampleur, à celui pratiqué des décennies plus tôt par l’ex-République démocratique allemande. Mais l’affaire n’éclate véritablement au grand jour qu’en mai 2016, lorsque Rodtchenkov, ayant fui la Russie par crainte pour sa sécurité, détaille au New York Times le fonctionnement exact du dispositif, révélant qu’au moins quinze médaillés des Jeux d’hiver de Sotchi étaient directement concernés par la manipulation. Chargé par l’Agence mondiale antidopage d’enquêter sur ces révélations, l’avocat canadien Richard McLaren publie son rapport en deux parties, le 18 juillet puis le 9 décembre 2016, concluant « au-delà de tout doute raisonnable » à l’existence d’une protection organisée par l’État russe en faveur de ses athlètes dopés, touchant plus de trente et un sports différents, dont l’athlétisme avec 139 cas recensés et l’haltérophilie avec 117 cas.
Les conséquences
Le Comité international olympique suspend le Comité olympique russe à l’approche des Jeux d’hiver de Pyeongchang en 2018, autorisant uniquement les athlètes russes jugés suffisamment fiables à concourir sous la bannière neutre « Athlète olympique de Russie », sans drapeau ni hymne national, éliminant au passage 111 des 500 candidats russes initialement proposés. L’Agence mondiale antidopage prononce le 9 décembre 2019 une interdiction de quatre années visant la participation et l’organisation d’événements sportifs internationaux majeurs par la Russie, une sanction que le Tribunal arbitral du sport réduit finalement de moitié le 17 décembre 2020, autorisant les athlètes russes à concourir sous statut neutre lors des Jeux de Tokyo 2021 et de Pékin 2022.
Et depuis ?
Réfugié aux États-Unis sous protection policière rapprochée depuis sa fuite, Grigori Rodtchenkov collabore avec le réalisateur Bryan Fogel au documentaire Icarus, sorti en 2017 et récompensé l’année suivante par l’Oscar du meilleur documentaire, qui retrace en détail les coulisses de sa collaboration avec le Kremlin puis sa décision de tout révéler au grand jour. L’affaire du dopage d’État russe reste depuis l’un des scandales sportifs les plus documentés de l’histoire olympique, illustrant comment un système censé garantir l’intégrité de la compétition sportive internationale a pu être méthodiquement détourné de l’intérieur même par les autorités officiellement chargées de le faire respecter.
Le dispositif russe reprend, à l’échelle d’un État tout entier, le même principe que le dopage d’État de la RDA quarante ans plus tôt, tandis que le cas individuel de Ben Johnson rappelle qu’un contrôle positif isolé peut suffire à faire vaciller toute une carrière, sans qu’un appareil d’État soit nécessaire pour le dissimuler.
Sources
- Russian doping scandal — Wikipedia
- Grigory Rodchenkov — Wikipedia
- World Anti-Doping Agency — Wikipedia
- Icarus (2017 film) — Wikipedia
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