Comment un scanner en forme de chat a-t-il englouti 185 millions de dollars sans convaincre personne ?
Distribué gratuitement à des millions d’exemplaires par des magazines et RadioShack, le CueCat promettait de relier des codes-barres imprimés à des pages web, évitant à l’utilisateur de taper une adresse Internet. Le produit, jugé contraignant et intrusif, ne convainc presque personne de l’utiliser, engloutissant 185 millions de dollars d’investissement avant de disparaître dès 2001.
Le contexte
À l’aube des années 2000, en pleine effervescence de la bulle Internet, la société Digital Convergence développe le CueCat, un lecteur de codes-barres portable en forme de chat stylisé, destiné à relier des codes imprimés dans des magazines, journaux ou catalogues à des pages web correspondantes, dispensant ainsi l’utilisateur de saisir manuellement une adresse Internet sur son clavier. L’idée séduit plusieurs grands groupes de presse et industriels, qui financent massivement le projet : le magazine Forbes distribue à lui seul 830 000 exemplaires à ses abonnés, Wired plus de 500 000, tandis que la chaîne de magasins RadioShack en propose gratuitement dans l’ensemble de son réseau.
La décision
Digital Convergence choisit de distribuer le CueCat gratuitement à des millions d’exemplaires plutôt que de le vendre, misant sur les revenus futurs générés par la publicité ciblée et par la vente de données de navigation collectées via l’appareil, chaque scanner étant doté d’un numéro de série unique permettant de suivre précisément l’activité de chaque utilisateur individuel. Ce choix d’un modèle économique reposant sur la surveillance des habitudes de consommation, jamais clairement présenté comme tel au grand public, s’accompagne d’une procédure d’installation et d’enregistrement jugée fastidieuse, nécessitant environ une heure et la communication de nombreuses informations personnelles avant la première utilisation.
La chute
L’usage quotidien du CueCat se révèle en pratique peu pratique : il impose à l’utilisateur d’être physiquement installé devant son ordinateur, magazine ou catalogue en main, pour scanner un code plutôt que de simplement taper une adresse abrégée, une contrainte que le critique technologique Walter Mossberg qualifie publiquement d’« absurde et contre nature ». En septembre 2000, une faille de sécurité expose par ailleurs les données personnelles d’environ 140 000 utilisateurs, aggravant encore la méfiance du public envers un appareil déjà perçu comme intrusif et peu utile au quotidien.
Les conséquences
Malgré un investissement total avoisinant 185 millions de dollars réunis auprès de plusieurs grands groupes, dont 37,5 millions de la société Belo, 30 millions de RadioShack, 28 millions de l’agence Young & Rubicam et 10 millions de Coca-Cola, l’adoption par le grand public reste dérisoire face à l’ampleur de ces sommes investies. L’entreprise Digital Convergence s’effondre dès 2001, les investisseurs perdant l’intégralité de leur mise dans ce qui devient rapidement, dans la presse technologique, l’un des symboles les plus cités des excès de financement de la bulle Internet de la fin des années 1990.
Et depuis ?
Le CueCat reste aujourd’hui un cas d’école régulièrement cité pour illustrer comment un produit technologique peut échouer commercialement malgré des investissements colossaux, dès lors qu’il impose à l’utilisateur davantage de contraintes qu’il ne lui apporte de bénéfice perçu dans son usage quotidien. Le concept sous-jacent de code scannable reliant un objet physique à une page Internet connaîtra paradoxalement un immense succès une quinzaine d’années plus tard sous une forme radicalement différente et bien plus simple d’usage, celle du QR code lu directement par l’appareil photo d’un smartphone, sans nécessiter le moindre accessoire supplémentaire à transporter.
Plusieurs anciens exemplaires de CueCat, invendus ou jamais utilisés par leurs destinataires d’origine, circulent aujourd’hui encore parmi les collectionneurs d’objets technologiques obsolètes, certains bricoleurs détournant même l’appareil de sa fonction initiale pour l’utiliser comme simple lecteur de codes-barres générique dans des projets personnels, une seconde vie totalement étrangère au modèle économique de surveillance publicitaire qui avait motivé sa conception originelle. Le nom même de l’appareil est resté, dans le jargon de l’industrie technologique américaine, une référence informelle désignant tout gadget imposé au marché sans réelle demande préalable des consommateurs, au même titre que d’autres échecs commerciaux emblématiques de cette période charnière.
Sources
- CueCat — Wikipedia
- RadioShack — Wikipédia
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