Pourquoi l’ingénieur du gratte-ciel Citicorp Center a-t-il gardé sa faille secrète pendant 17 ans ?
Une étudiante en génie civil découvre en 1978 que le nouveau gratte-ciel Citicorp Center de New York pourrait s’effondrer sous des vents diagonaux. L’ingénieur en chef fait réparer la structure en secret, de nuit, pendant que la ville continue de vivre sous la tour sans le savoir.
Le contexte
Achevé en 1977 à Manhattan, le gratte-ciel Citicorp Center, conçu par l’ingénieur structurel William LeMessurier, présente une particularité architecturale marquante : la tour de 59 étages repose sur quatre piliers massifs, non pas placés à ses angles comme sur la plupart des immeubles de grande hauteur, mais centrés au milieu de chacune de ses façades, afin de laisser place au pied de l’immeuble à une église préexistante que le projet devait préserver. Cette configuration inhabituelle est stabilisée par un système de contreventements diagonaux en forme de chevrons, répartis sur toute la hauteur de la structure.
La décision
En juin 1978, Diane Hartley, alors étudiante en génie civil à l’université de Princeton, s’interroge dans le cadre de son mémoire de fin d’études sur la résistance de la tour face à des vents obliques, frappant ses angles plutôt que le centre de ses façades — un cas de figure structurellement plus exigeant que celui des vents perpendiculaires, généralement seul pris en compte dans les calculs réglementaires de l’époque. Alertée indirectement par un étudiant d’une autre université l’ayant contacté à ce sujet, LeMessurier reprend lui-même ses calculs originaux et découvre, à sa grande inquiétude, qu’un choix d’exécution effectué en cours de chantier — le remplacement, pour des raisons d’économie, de certains joints structurels initialement prévus soudés par de simples joints boulonnés — rend la tour vulnérable à ce type de vents diagonaux bien plus fréquents qu’anticipé.
La chute
Les calculs de LeMessurier révèlent que la structure ainsi affaiblie ne pourrait résister qu’à une tempête statistiquement attendue tous les seize ans, très en deçà de la marge de sécurité réglementaire visant normalement à résister à une tempête attendue une fois tous les cinquante-cinq ans — un écart qui implique un risque d’effondrement total non négligeable advenant une tempête suffisamment violente. LeMessurier informe immédiatement la direction de Citicorp de la situation et propose un plan de réparation d’urgence, consistant à souder d’épaisses plaques d’acier sur environ deux cents joints structurels vulnérables, un chantier mené de nuit, après le départ des employés de bureau, afin de maintenir l’activité normale de l’immeuble en journée. Une tempête tropicale, l’ouragan Ella, menace justement New York en plein cœur des travaux avant de finalement changer de trajectoire, épargnant à la ville un test grandeur nature du risque redouté.
Les conséquences
Les autorités municipales et Citicorp élaborent en parallèle, dans la plus grande discrétion, un plan d’évacuation du voisinage en cas de tempête menaçante, sans jamais le rendre public ni alerter formellement les occupants de l’immeuble ou les habitants du quartier de l’ampleur réelle du risque couru. Les travaux de renforcement, menés sur plusieurs semaines à l’été et à l’automne 1978, sont achevés sans incident et sans qu’aucune fuite médiatique ne vienne alors révéler l’existence du problème au grand public.
La particularité de la conception, avec ses piliers centrés plutôt que placés aux angles, répondait précisément à la nécessité de laisser libre l’angle nord-ouest de la parcelle, occupé par l’église luthérienne Saint-Pierre, reconstruite comme bâtiment indépendant à cet emplacement tout en demeurant en dessous de l’un des angles en porte-à-faux de la tour — une prouesse architecturale saluée à l’époque de son inauguration, sans lien direct avec la faille structurelle découverte l’année suivante.
Et depuis ?
L’histoire ne devient publique qu’en mai 1995, lorsque le journaliste Joseph Morgenstern la révèle dans un long article du magazine The New Yorker, dix-sept ans après les faits. La décision de LeMessurier de signaler lui-même le problème, au risque de sa propre réputation professionnelle et d’éventuelles poursuites judiciaires, plutôt que de le dissimuler, est depuis unanimement saluée dans le milieu de l’ingénierie et enseignée comme un cas d’école exemplaire de déontologie professionnelle, régulièrement cité dans les écoles d’ingénieurs pour illustrer la responsabilité éthique qui incombe à un concepteur face à la découverte tardive d’un défaut dans sa propre œuvre.
Sources
- Citicorp Center engineering crisis — Wikipedia
- A Potentially Disastrous Design Error — Damn Interesting
- Author Details Citicorp Tower Design Error and the Race to Fix It — Engineering News-Record
- Citicorp Center — Penn State University
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