Comment un livre a-t-il pu faire chuter de moitié les ventes d’une voiture jugée après coup pas plus dangereuse que les autres ?
En 1965, l’avocat Ralph Nader publie Unsafe at Any Speed, dénonçant la suspension arrière de la Chevrolet Corvair comme un danger de tête-à-queue. Les ventes chutent de moitié dès l’année suivante, tandis que General Motors, prise en flagrant délit d’avoir engagé des détectives privés pour espionner Nader, doit présenter des excuses publiques au Sénat américain. En 1972, une étude fédérale indépendante conclura pourtant que la Corvair n’était pas moins sûre que ses concurrentes directes de l’époque.
Le contexte
Lancée en 1960, la Chevrolet Corvair rompt radicalement avec les conventions de l’industrie automobile américaine de l’époque : moteur à plat refroidi par air monté à l’arrière, suspension indépendante à ressorts hélicoïdaux sur les quatre roues et carrosserie autoporteuse, un ensemble de choix techniques qui lui vaut d’être saluée par Motor Trend comme voiture de l’année dès son lancement et à son concepteur Ed Cole de figurer en couverture du magazine Time, un traitement médiatique flatteur bien éloigné de la controverse à venir quelques années plus tard. Sa suspension arrière à essieu oscillant, retenue sur les premiers modèles produits entre 1960 et 1964, provoque toutefois d’importantes variations de carrossage des roues en virage appuyé, une caractéristique susceptible de provoquer un décrochage brutal de l’adhérence arrière.
La décision
L’avocat et militant consumériste Ralph Nader publie le 30 novembre 1965 l’ouvrage Unsafe at Any Speed, consacrant l’un de ses chapitres les plus retentissants à la Corvair, qu’il qualifiera devant le Congrès américain de « principale candidate au titre de voiture la plus dangereuse ». Nader reproche notamment à General Motors d’avoir compensé ce défaut de conception par un simple écart de pression entre pneus avant et arrière, une solution de fortune facilement annulée par n’importe quel propriétaire gonflant ses pneus à la pression standard, et d’avoir renoncé pour des raisons de coût à équiper le modèle de 1960 d’une barre antiroulis avant pourtant recommandée par ses propres ingénieurs.
La chute
Les ventes de la Corvair s’effondrent de moitié dès l’année suivant la publication du livre, passant de 220 000 exemplaires en 1965 à seulement 109 880 en 1966, avant de chuter à environ 14 800 unités en 1968. General Motors réagit alors en engageant des détectives privés chargés de filer Nader et de tenter de le compromettre, une opération de déstabilisation qui tourne rapidement au fiasco lorsque Nader, alerté d’être suivi, en informe le sénateur Abraham Ribicoff. Le PDG de General Motors, James Roche, est contraint de reconnaître publiquement sous serment, lors d’une audition sénatoriale, avoir personnellement autorisé cette filature, provoquant des excuses officielles de l’entreprise devant le Congrès américain.
Les conséquences
Nader obtient en 1970 un règlement amiable de 425 000 dollars de la part de General Motors pour atteinte à sa vie privée, une somme qu’il consacre directement à la création du Center for the Study of Responsive Law, une organisation militante consacrée à la défense des consommateurs. Cette affaire contribue directement à l’adoption, dès 1966, du National Traffic and Motor Vehicle Safety Act, la toute première législation fédérale américaine imposant des normes de sécurité obligatoires à l’industrie automobile. Une étude indépendante commandée en 1972 par l’agence fédérale de sécurité routière à l’université Texas A&M, comparant la Corvair de 1963 à quatre véhicules concurrents dont la Ford Falcon et la Coccinelle Volkswagen, conclura pourtant que son comportement routier « ne présente pas de potentiel anormal de perte de contrôle ou de tonneau » et se révèle « au moins aussi bon que celui de certains véhicules contemporains, étrangers comme domestiques ».
Et depuis ?
General Motors met définitivement fin à la production de la Corvair le 14 mai 1969, un choix motivé moins par ses défauts réels que par le succès commercial retentissant de la Ford Mustang, qui démontre la préférence désormais nette des consommateurs américains pour des véhicules à architecture mécanique plus conventionnelle. L’histoire de la Corvair demeure aujourd’hui un cas d’école régulièrement cité pour illustrer combien la perception publique d’un risque, une fois solidement ancrée dans l’opinion, peut continuer de peser durablement sur le destin commercial d’un produit y compris après que des données scientifiques indépendantes en ont largement nuancé, voire contredit, le bien-fondé initial.
Sources
- Chevrolet Corvair — Wikipedia
- Ralph Nader — Wikipedia
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