lebonflop.fr

Comment un écran tactile censé « cliquer » comme un vrai bouton a-t-il précipité le déclin d’un géant du mobile ?

Lancé en 2008 pour concurrencer l’iPhone, le BlackBerry Storm mise sur une technologie tactile inédite, le SurePress, censée reproduire la sensation d’un vrai clic mécanique. Jugée lente et peu fiable, elle contraint Verizon à remplacer la quasi-totalité du million d’exemplaires vendus, pour environ 500 millions de dollars de pertes déclarées par l’opérateur.

Pièce n°271Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 4/5 — Flop historiqueNotre méthode éditoriale

Le contexte

Face au succès grandissant de l’iPhone d’Apple, lancé l’année précédente et en train de bouleverser durablement le marché des téléphones intelligents, le fabricant canadien Research In Motion, alors leader incontesté du secteur professionnel grâce à sa gamme BlackBerry dotée d’un clavier physique, se lance pour la première fois dans la conception d’un smartphone entièrement tactile, dépourvu de tout clavier. L’appareil, baptisé BlackBerry Storm, doit constituer la réponse directe de l’entreprise à la menace grandissante que représente l’iPhone sur son propre terrain.

La décision

Pour rassurer sa clientèle historique, habituée à la frappe précise d’un clavier mécanique, Research In Motion développe une technologie tactile inédite baptisée SurePress, qui permet à l’écran tout entier de s’enfoncer légèrement sous la pression du doigt pour restituer une sensation de clic physique lors de chaque frappe. L’appareil est lancé le 21 novembre 2008 en exclusivité chez l’opérateur américain Verizon Wireless, ainsi que chez Vodafone pour le marché international, misant sur cette exclusivité de distribution pour maximiser l’impact commercial du lancement.

La chute

Le SurePress se révèle en pratique nettement plus problématique qu’escompté : les critiques spécialisées le jugent unanimement difficile à apprivoiser et pénalisant pour la vitesse de frappe, tandis que l’appareil souffre par ailleurs de blocages fréquents, d’une navigation internet incapable de gérer correctement les sites les plus complexes, de bugs récurrents de son accéléromètre et de l’absence totale de connexion Wi-Fi, une lacune déjà jugée rédhibitoire par la presse spécialisée dès 2008. Malgré des ventes initiales prometteuses, un million d’exemplaires écoulés dès janvier 2009, Verizon se retrouve contraint de remplacer la quasi-totalité de ces appareils vendus en 2008 en raison des défauts persistants de l’écran tactile, déclarant à ce titre environ 500 millions de dollars de pertes directement imputables à l’appareil.

Les conséquences

Certains observateurs reconnaissent pourtant des qualités bien réelles à l’appareil : la journaliste Bonnie Cha de CNET, Joshua Topolsky d’Engadget et Sascha Segan de PC Magazine saluent tous trois un navigateur internet nettement amélioré ainsi qu’une qualité d’appel jugée impressionnante, tandis que le site Reseller News note que les fonctionnalités professionnelles historiques de la marque, comme l’intégration du courrier électronique d’entreprise et l’édition de documents Microsoft Office, restent au niveau des précédents modèles BlackBerry. Mais ces qualités ponctuelles ne suffisent pas à faire oublier les défauts persistants de l’écran tactile lui-même. L’accueil critique se révèle tout aussi sévère : le journaliste David Pogue, du New York Times, qualifie l’expérience d’utilisation d’« exaspérante à s’en taper la tête contre les murs », tandis que l’acteur et animateur britannique Stephen Fry compare directement l’appareil à l’Edsel de Ford, cet autre échec commercial retentissant de l’industrie automobile américaine, le qualifiant sans détour de « ratage absolu de bout en bout ». L’ouvrage Losing the Signal, consacré en 2015 au déclin de Research In Motion, ira jusqu’à désigner le Storm comme purement et simplement « le plus grand désastre de toute l’histoire du smartphone ».

Et depuis ?

Une version corrigée, le BlackBerry Storm 2, tente bien de rectifier le tir dès l’année suivante, mais le mal est déjà fait : l’image de fiabilité technique qui avait longtemps fait la réputation de la marque auprès de sa clientèle professionnelle se trouve durablement écornée au moment précis où l’iPhone puis les premiers smartphones Android commencent à s’imposer massivement auprès du grand public. L’échec du Storm reste aujourd’hui considéré comme l’un des tournants marquants du déclin progressif de Research In Motion, incapable dès lors de rattraper son retard technologique face à des concurrents ayant conçu leurs propres interfaces tactiles autour de l’expérience utilisateur plutôt que d’une simple imitation mécanique du clavier physique qu’elles cherchaient précisément à remplacer.

Partager :XFacebookWhatsApp

Sources

  1. BlackBerry Storm — Wikipedia
  2. Research In Motion — Wikipedia
  3. IPhone — Wikipedia
  4. Verizon Wireless — Wikipedia