Comment un seul trader a-t-il fait s’effondrer la plus vieille banque d’affaires britannique en 1995 ?
Barings Bank, banque d’affaires britannique fondée en 1762, s’effondre en février 1995 après que son trader vedette de Singapour, Nick Leeson, dissimule pendant plus de deux ans des pertes spéculatives dans un compte interne. La note finale atteint 827 millions de livres sterling, le double des fonds propres de la banque, qui est vendue pour une livre symbolique.
Le contexte
Fondée à Londres en 1762 par le marchand Francis Baring, Barings Bank est la plus ancienne banque d’affaires du Royaume-Uni, réputée pour avoir financé en 1803 l’achat de la Louisiane par les États-Unis et pour avoir compté la famille royale britannique parmi ses clients. En avril 1992, la banque envoie à Singapour Nick Leeson, un employé de 25 ans arrivé en 1989 au service des règlements (back office) de Londres, pour diriger sa nouvelle filiale de négoce de produits dérivés, Barings Futures Singapore, sur le marché à terme SIMEX. Fait inhabituel pour une salle de marché, Leeson cumule à la fois la direction du desk de trading et la responsabilité du back office chargé de vérifier ses propres positions — un audit interne mené en août puis en octobre 1994 recommande explicitement de séparer les deux fonctions « pour réduire les risques d’erreur et de fraude », mais la direction de Barings à Londres, satisfaite des profits apparemment records générés par son jeune trader, ne donne jamais suite à ces recommandations.
La décision
Peu après avoir obtenu son habilitation de trader sur le SIMEX en juillet 1992, Leeson ouvre un compte interne portant le numéro 88888, présenté à l’origine comme un compte d’erreur destiné à couvrir de petites fautes de règlement commises par les traders débutants de son équipe. Il l’utilise en réalité pour dissimuler ses propres pertes de marché, qu’il exclut des rapports quotidiens transmis à Londres, tout en engageant l’argent de la banque dans des positions non couvertes sur les indices Nikkei 225 et les obligations d’État japonaises. À chaque perte, plutôt que de la déclarer, il double sa mise pour tenter de se refaire, un mécanisme qui fait passer les pertes cachées du compte 88888 d’environ 6 millions de livres sterling fin 1992 à plus de 208 millions fin 1994, sans que personne à Londres ne s’en aperçoive.
La chute
Le 17 janvier 1995, le séisme de Kobe fait chuter brutalement le Nikkei 225, anéantissant en quelques jours les positions de Leeson qui pariaient sur sa stabilité. Plutôt que de couper ses pertes, il engage la banque dans des paris encore plus massifs sur un rebond rapide du marché japonais, qui ne vient pas. Le 23 février 1995, comprenant que la situation est devenue incontrôlable, il fuit Singapour avec sa femme en laissant à ses supérieurs une note d’excuses griffonnée sur un post-it. Les auditeurs découvrent alors l’ampleur réelle du compte 88888 : les pertes accumulées atteignent environ 827 millions de livres sterling, soit près du double des fonds propres de la banque.
Les conséquences
Le 26 février 1995, Barings Bank, banque d’affaires vieille de 233 ans ayant traversé deux guerres mondiales et plusieurs crises financières majeures, est déclarée insolvable. Faute de repreneur prêt à en éponger les dettes à un meilleur prix, elle est cédée le 6 mars 1995 à la banque néerlandaise ING pour la somme symbolique d’une livre sterling, l’ensemble de son passif étant repris par l’acquéreur. Nick Leeson, arrêté le 2 mars 1995 à l’aéroport de Francfort après avoir transité par Brunei, est extradé vers Singapour et condamné le 2 décembre 1995 à six ans et demi de prison pour fraude et faux, qu’il purge en partie avant d’être libéré par anticipation en juillet 1999, alors soigné pour un cancer du côlon.
Et depuis ?
L’effondrement de Barings devient le cas d’école de référence, encore enseigné aujourd’hui dans les écoles de commerce et cité dans la réglementation bancaire internationale, sur les risques du cumul entre trading et contrôle des opérations. En 2005, ING revend les activités de gestion d’actifs de Barings au groupe américain MassMutual, qui les regroupe en 2016 avec d’autres filiales sous la marque Barings LLC — un gestionnaire d’actifs toujours actif aujourd’hui, mais sans aucun lien opérationnel avec la banque d’affaires originelle, définitivement disparue. Nick Leeson publie dès 1996 son autobiographie « Rogue Trader », adaptée au cinéma en 1999 avec Ewan McGregor dans son propre rôle, avant de se reconvertir en consultant et conférencier sur la gestion des risques financiers — un virage professionnel qui ne manque pas d’ironie pour l’homme qui a personnifié leur absence.
L’affaire précède d’autres effondrements financiers portés par le même aveuglement collectif face au risque : le fonds spéculatif LTCM, qui manque de faire chuter Wall Street en 1998, la fraude comptable d’Enron en 2001, puis la faillite de Lehman Brothers en 2008.
Sources
- Bankruptcy of Barings Bank (1995) — Encyclopaedia Britannica
- The Barings collapse 25 years on: What the industry learned after one man broke a bank — CNBC (2020-02-26)
- Timeline: How Nick Leeson brought down Barings Bank at the age of just 28 — TheJournal.ie (2015-02-23)
- December 2, 1995: Whiz-kid trader Nick Leeson jailed — Gulf News
- Barings Bank — Wikipedia
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