Comment deux portes ouvertes sur dizaines ont-elles pu provoquer la mort de onze personnes ?
Le 3 décembre 1979, au Riverfront Coliseum de Cincinnati, des milliers de détenteurs de billets en placement libre pour un concert des Who se ruent vers seulement deux portes ouvertes, persuadés d’entendre déjà le concert commencer. Onze personnes meurent asphyxiées dans la bousculade. Le groupe, non informé du drame, joue son concert normalement ce soir-là, provoquant chez Pete Townshend une « colère incroyable » lorsqu’il l’apprend après coup.
Le contexte
Le 3 décembre 1979, le Riverfront Coliseum de Cincinnati accueille un concert du groupe britannique The Who, dont les 18 348 billets vendus le sont tous en placement libre, une formule laissant les spectateurs se répartir librement dans la salle sans siège attribué à l’avance. L’entrée du public est annoncée pour 15 heures, mais dès 17 heures, une foule considérable s’est déjà massée devant l’entrée principale du bâtiment, dans l’attente de l’ouverture effective des portes, nombre de spectateurs espérant se rapprocher le plus possible de la scène une fois entrés, faute de sièges numérotés garantissant une place déterminée à l’avance.
La décision
Seules deux portes de l’entrée principale sont finalement ouvertes par le personnel de la salle, plutôt que l’ensemble des accès habituellement prévus pour un événement de cette ampleur, créant d’emblée un goulot d’étranglement dangereux pour une foule aussi nombreuse. Vers 19 h 15, les spectateurs massés à l’extérieur entendent des sons provenant de l’intérieur de la salle, qu’ils interprètent à tort comme le début imminent du concert alors qu’il s’agit vraisemblablement d’une simple balance instrumentale du groupe, déclenchant une ruée générale et incontrôlée vers les deux seules portes accessibles.
La chute
Cette bousculade massive provoque la mort par asphyxie de onze personnes, âgées de quinze à vingt-sept ans, dont trois élèves d’un même lycée de la région, Finneytown High School, et fait vingt-six blessés supplémentaires parmi la foule compressée contre les portes d’entrée. Le groupe The Who, totalement ignorant du drame qui vient de se produire à quelques mètres à peine de la scène, monte sur scène et joue l’intégralité de son concert comme prévu ce soir-là, n’étant informé de la tragédie qu’après la fin du spectacle. Le guitariste et principal compositeur du groupe, Pete Townshend, confiera plus tard avoir traversé deux phases émotionnelles bien distinctes en apprenant la nouvelle une fois le concert achevé : « d’abord un bouleversement et une inquiétude considérables, mais aussi une colère incroyable à l’idée que nous avions joué pendant que cela se produisait. »
Les conséquences
Un règlement collectif à l’amiable conclu en 1983 accorde environ 150 000 dollars à chacune des onze familles endeuillées par les victimes. La ville de Cincinnati réagit dès le 27 décembre 1979 en interdisant purement et simplement toute formule de placement libre non attribué lors des concerts organisés sur son territoire, une mesure de sécurité qui restera en vigueur pendant vingt-cinq années consécutives.
Et depuis ?
Paul Wertheimer, alors premier responsable de la communication municipale dépêché sur les lieux du drame, consacrera par la suite une partie de sa carrière à siéger au sein d’un groupe de travail consacré à la sécurité des foules lors de grands rassemblements, devenant au fil des décennies suivantes l’un des experts américains les plus reconnus et les plus régulièrement consultés en la matière. Cincinnati ne lève définitivement cette interdiction qu’en 2004, en l’assortissant désormais d’une obligation stricte de garantir au moins 0,84 mètre carré d’espace disponible par spectateur présent dans toute configuration de placement libre. The Who elle-même ne se produira à nouveau dans la ville qu’à partir du 15 mai 2022, soit quarante-trois ans après le drame, un délai remarquablement long qui témoigne à lui seul de l’empreinte durable laissée par cette tragédie sur la relation entre le groupe et la ville où elle s’est produite. L’épisode demeure aujourd’hui une référence incontournable en matière de sécurité des grands rassemblements, régulièrement cité dans la formation des organisateurs d’événements pour illustrer les risques spécifiques associés à toute configuration de placement libre non maîtrisée dans un lieu clos accueillant un public particulièrement nombreux et impatient.
Vingt ans plus tard, Woodstock 99 montrera qu’une foule de festivaliers peut dégénérer tout aussi vite en plein air qu’à l’entrée d’une salle ; la tragédie du Heysel, en 1985, confirmera que le placement libre reste un facteur de risque récurrent bien au-delà des seuls concerts de rock.
Sources
- The Who concert disaster — Wikipedia
- The Who — Wikipedia
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